Le point de départ ne fait l’objet d’aucune contestation sérieuse, y compris du côté de l’administration. Le 11 juin 2024, 56 millions d’euros, soit environ 37 milliards de francs CFA, sont versés à AEE Power EPC au titre du contrat n°T0296/24-DK, c’est-à-dire 40 % d’un marché d’électrification rurale prévu sur 36 mois et portant sur 1 740 villages. Dix-huit mois plus tard, au 19 décembre 2025, seules 25 localités sont effectivement alimentées. Le taux de réalisation tourne autour de 1,43 %. Sur ce constat, il n’existe pas vraiment deux versions.
Le plus parlant vient du directeur général de l’ASER lui-même. Dans un courriel officiel daté du 19 décembre 2025, Jean-Michel Sène reconnaît qu’environ 2 milliards de francs CFA seulement auraient été réellement engagés sur le terrain. Ce n’est donc pas une accusation extérieure : c’est le récit censé rassurer qui laisse apparaître un écart d’environ 35 milliards sans justification publique claire. La question que pose l’ouvrage tient en une phrase : où est passé l’argent, et où sont les villages électrifiés ?
À cela s’ajoute une fragilité juridique sur les garanties. Les cautions émises par la SONAC le 18 mars 2024 existent et portent les signatures attendues, mais les primes n’ont été réglées que les 14 et 20 juin, après le décaissement, et selon l’auteur à partir de l’avance elle-même. Or l’article 13 du Code CIMA prévoit qu’une garantie ne prend effet qu’au paiement de la prime. Au moment où les fonds partent, la protection de l’État ne produit donc aucun effet réel.
C’est sur ce vide que se greffe la réponse politique, et c’est là que l’ouvrage est le plus net. Plutôt que de répondre sur la traçabilité, plusieurs figures de PASTEF déplacent le terrain. Abass Fall, alors député, présente le DG comme un « super DG » et décrit les critiques comme un « système » qui « falsifiait » et chercherait à se venger. Ousmane Sonko, le 19 octobre 2024 à Dakar Arena, blanchit publiquement un directeur général qui n’avait été formellement accusé de rien : « zéro scandale à l’ASER ». La ministre Maïmouna Dièye lâche son « Abass, si tu as pris les 5 milliards, yaa teey ». Pendant ce temps, la question écrite du député Thierno Alassane Sall reste sans réponse, comme les demandes d’audience adressées au Premier ministre, par la banque et le contenu local du projet,puis au président de la République, et les ministres de l’Énergie et des Finances gardent le silence.
L’effet est double. On construit un récit de complot pour expliquer pourquoi les gens « en parlent », au lieu de produire les pièces qui clôtureraient le débat. Et l’on confond les rôles : un parlementaire (Abass) censé contrôler devient avocat, un chef de gouvernement se fait juge. L’ouvrage ne prétend pas désigner des coupables. Il dit s’en tenir à des documents signés, datés et envoyés, et il pose une exigence simple : à 37 milliards engagés, la seule réponse acceptable, ce sont des villages allumés ou une vérité assumée sur l’obscurité qui dure.
Dr Madior Ly