« Le pouvoir use, mais il révèle aussi. Il use ceux qui le convoitent, et révèle ceux qui savent l’attendre. » Cette maxime, que l’on pourrait prêter à un Machiavel revisité par le temps, trouve au Sénégal en cette année 2026 une illustration presque clinique. La relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’est pas une simple rivalité politicienne. C’est un cas d’école de philosophie politique, une tragédie shakespearienne jouée sur la scène sahélienne, où l’usure du temps devient l’arme la plus redoutabl
La prison comme berceau d’une légitimité
Tout commence en 2023, au plus fort des tensions politiques entre le régime de Macky Sall et le peuple pastéfien. Bassirou Diomaye Faye est emprisonné pour des propos jugés outrageux contre la « république des magistrats ». Cette cellule, qui devait le briser, le sacre. Comme Dostoïevski l’a écrit, « C’est dans la souffrance que l’homme se révèle à lui-même ». Diomaye sort de cette épreuve métamorphosé, non plus comme un simple lieutenant, mais comme un homme ayant goûté à l’amertume de l’injustice, en tirant une légitimité que nul autre ne possède.
Il pose alors sa candidature à la présidentielle. Mais c’est l’indifférence générale. Son propre parti, le PASTEF, ne croit pas en lui. Ousmane Sonko, président du parti, préfère soutenir d’autres candidats – Habib Sy, Cheikh Tidiane Dieye – pensant noyer la percée de son compagnon. L’histoire politique est pleine de ces retournements où le favori est détrôné par l’outsider. En France, en 2017, Emmanuel Macron était un ovni que personne ne prenait au sérieux. Au Sénégal, Diomaye a fait de même, mais avec un handicap supplémentaire : se frayer un chemin contre son propre camp.
Le slogan qui scelle un destin
L’invalidation de la candidature d’Ousmane Sonko par le Conseil constitutionnel change la donne. Diomaye devient le candidat de substitution. Au dernier moment, une vidéo sortie de nulle part montre Sonko en scène lançant le célèbre slogan « Diomaye mooy Sonko ». Était-ce une consigne de vote sincère ou un état de cause qui a fini par lui tordre le bras ? La polémique reste vive. Mais comme dans la tragédie grecque, le destin s’accomplit, et les personnages ne sont que des instruments de la nécessité historique.
Quelques semaines plus tard, tous deux sortent de prison. Le 24 mars 2024, Diomaye remporte la présidentielle avec 54 % des voix. Le tandem Diomaye-Sonko est formé, scellant l’espoir d’un peuple. Mais ce mariage politique, célébré dans l’euphorie, porte en lui les germes d’une future guerre de succession.
Deux centres de légitimité : la cohabitation impossible
Une fois au pouvoir, Diomaye révèle une intelligence politique que nul ne soupçonnait. Il a compris que la bataille contre Sonko ne se gagnerait pas dans l’affrontement frontal, mais dans l’usure. C’est ici que l’on peut convoquer le précédent historique de Lénine et Trotski. L’un, théoricien enflammé, l’autre, organisateur implacable. Lénine a su marginaliser Trotski en maîtrisant les rouages du parti. Diomaye a fait de même : il a contenu Sonko, absorbé ses débordements, tout en construisant patiemment son propre leadership.
Les deux premières années du mandat sont marquées par l’émergence de deux centres de légitimité. Sonko, en Premier ministre, tente d’imposer sa marque. Mais Diomaye, avec une rare finesse, déjoue ses plans. Il utilise l’appareil d’État comme un bouclier, s’appuie sur les institutions pour limiter les velléités de son rival. Bismarck disait : « La politique est l’art du possible ». Diomaye a compris qu’elle est aussi l’art de l’attente.
Au sein du PASTEF, les tensions s’exacerbent. Des débats sur le leadership agitent le parti. Le premier congrès, le 6 juin 2026, investit officiellement Sonko comme candidat pour la présidentielle de 2029, réaffirmant son statut de leader unique. C’est un camouflet pour Diomaye, mais il encaisse. Il sait que le temps joue en sa faveur.
Le coup de force parlementaire de Sonko
Le 22 mai 2026, Diomaye limoge Sonko de la Primature. Mais ce dernier rebondit : le 26 mai, il est élu président de l’Assemblée nationale avec 132 voix favorables. Une nouvelle phase s’ouvre. Sonko, du perchoir, peut désormais influencer le cours des affaires.
C’est dans le champ constitutionnel que la bataille atteint son paroxysme. Le gouvernement de Diomaye avait élaboré un avant-projet de révision constitutionnelle. Mais la majorité parlementaire du PASTEF, restée fidèle à Sonko, décide de couper l’herbe sous les pieds du président. Six députés déposent une proposition de loi n°17/2026, modifiant une trentaine d’articles. Le 29 juin 2026, l’Assemblée adopte le texte à l’unanimité des 129 députés présents.
Ce faisant, Sonko veut fragiliser Diomaye en limitant ses pouvoirs. Le président ne « détermine plus seul la politique de la Nation », mais le fait « en concertation avec le Premier ministre ». Il ne peut plus diriger un parti politique. Sonko, à la tête du parti majoritaire et du Parlement, concentrerait le pouvoir réel. Ce serait un coup d’État constitutionnel en marge des textes.
La riposte de Diomaye : l’esquive référendaire
Face à ce coup de force, Diomaye déploie une riposte digne d’un grand maître des échecs. Il n’engage pas un bras de fer frontal qu’il risquerait de perdre. Il choisit l’esquive, la stratégie de l’angle mort. Conformément à l’article 103 de la Constitution, il décide de soumettre le texte adopté à un référendum.
Ce geste est un coup de maître. Il rappelle à Sonko que l’initiative du référendum relève du pouvoir discrétionnaire du président. Il soustrait le débat de l’arène parlementaire, où Sonko est le maître, pour le porter sur le terrain du peuple, où Diomaye peut compter sur sa légitimité présidentielle. Un référendum peut être remporté comme perdu, mais dans tous les cas, c’est Diomaye qui a fixé les règles du jeu.
La réunion des maires et l’annonce du parti présidentiel
C’est le 3 juillet 2026 que Diomaye consomme son affranchissement total. Au Palais de la République, il réunit les 306 maires membres de la Coalition Diomaye Président. Pendant quatre heures, ces élus locaux, venus des 14 régions, expriment unanimement leur « forte adhésion » et leur « soutien total » au Projet de transformation systémique.
Le président annonce alors sa volonté d’aller vers « une unité plus organique des forces politiques l’accompagnant par la création d’un parti politique ». Un comité de réflexion est instauré.
Cette décision s’inscrit dans une stratégie d’élargissement de la base politique. Elle évoque la démarche de Charles de Gaulle en 1958, qui, pour durer, a su dépasser les clivages partisans. Mais la particularité de cette réunion est que la majorité de ces maires ne sont pas issus du PASTEF. Ils ont bénéficié du soutien de Sonko lors des dernières locales, mais ils ont depuis pris leurs distances. En créant son propre parti, Diomaye offre à ces élus un espace politique indépendant, tout en se dotant d’une structure entièrement dévouée à sa personne.
Sonko au perchoir : la déchéance d’un tribun
Pendant ce temps, Ousmane Sonko vit une lente agonie politique. Le perchoir, loin de lui redonner son prestige, le dévalorise. Il est réduit à arbitrer des querelles de bornes-fontaines, à subir les moqueries de ses pairs. C’est le destin de tous ceux qui, après avoir été au sommet, se retrouvent dans des fonctions subalternes. Churchill après la Seconde Guerre mondiale, Sarkozy après 2012 : l’histoire est pleine de ces figures qui s’éteignent dans des rôles secondaires.
Sonko, le tribun qui enflammait les foules, est aujourd’hui prisonnier d’une fonction qui le diminue. Et c’est là le triomphe de Diomaye : il a neutralisé son rival sans l’affronter directement, utilisant le temps, les institutions et la lassitude du peuple pour l’user.
La recomposition du pouvoir et la perspective de 2029
Diomaye, lui, se prépare pour 2029. Chaque mouvement est calculé : le défilé du 04 avril à Thiès, son fief ; le meeting au stade Caroline Faye pour jauger sa mobilisation ; l’interview en direct pour poser son image de président serein ; la rencontre avec les maires pour élargir sa base ; la création imminente de son propre parti pour consacrer son leadership.
La partie d’échecs est en train de se jouer. Diomaye a compris que le pouvoir ne se conquiert pas seulement par la force, mais par la capacité à attendre, à user et à transformer l’épreuve en victoire. Le référendum constitutionnel devient le champ de bataille où se joue la popularité respective des deux hommes. Si le Oui l’emporte, Sonko pourra clamer sa victoire ; si le Non l’emporte, Diomaye aura infligé un revers cinglant à son rival. Mais dans les deux cas, c’est Diomaye qui, encore une fois, a fixé les règles.
L‘art de durer
Comme le disait Sun Tzu : « Le suprême art de la guerre est de subjuguer l’ennemi sans combattre. » Diomaye a fait de cette maxime sa philosophie politique. Il a usé Sonko, l’a relégué à des fonctions ingrates, et s’est construit un leadership indépendant. La décision de soumettre la réforme constitutionnelle au référendum, tout comme la création de son propre parti, sont les actes ultimes de cette stratégie.
Le Sénégal n’est plus le théâtre d’affrontements bruyants, mais d’une politique de l’ombre, où la patience et la subtilité sont les armes les plus redoutables. Diomaye est le héros de cette métamorphose, un héros malgré lui, mais un héros tout de même. Et si l’histoire retient quelque chose de cette période, ce sera peut-être cette leçon : que le pouvoir ne se conquiert pas par la force, mais par la capacité à attendre, à user et à transformer l’épreuve en victoire.
Ndiamé SAKHO
Philosophe, Enseignant-Chercheur