Il y a une tragédie grecque dans le parcours d’Ousmane Sonko. Pas celle du héros foudroyé par les dieux jaloux, non. Celle de Sisyphe : l’homme qui, chaque fois qu’il pousse son rocher au sommet, le regarde dévaler la pente. Depuis 2014, date de création du PASTEF, Sonko accumule les conquêtes avec la rage d’un boxeur, pour aussitôt les voir se muer en défaites, en prisons ou en mirages. Retour sur une décennie de victoires manquées.
En 2014, il croit tenir le bon bout. Le PASTEF naît dans l’ivresse des mots et la promesse de la rupture. Salles combles, paroles libres. Mais ce rocher, déjà, est lourd. Cinq ans plus tard, en 2019, il crée l’exploit : troisième à la présidentielle avec près de seize pour cent des voix. Pour un inconnu, c’est un séisme. Mais la percée devient vite impasse. L’opposition historique le snobe, Macky Sall referme le jeu. Sonko sort grandi des urnes, mais déjà enfermé dans un statut, celui du « presque ». La première déconvenue est née : une victoire qui ne mène nulle part.
Les années suivantes se transforment en cycle infernal. Il devient maire de Ziguinchor en 2022, une conquête locale arrachée à la sueur. Mais à peine l’écharpe enfilée, les coups judiciaires pleuvent. L’affaire Adji Sarr éclate, la levée d’immunité est votée, les arrestations se succèdent, les émeutes embrasent le pays, des morts jonchent le bitume. Sonko gagne des batailles de rue, mais perd toutes les batailles légales. En juin 2023, le coup de grâce est asséné : condamné pour corruption de la jeunesse à deux ans de prison ferme, et surtout frappé d’inéligibilité. La présidentielle de 2024, son horizon absolu, lui est arrachée comme on enlève un océan à un marin. Son parti, le PASTEF, est dissous. Sisyphe regarde son rocher au pied de la montagne, impuissant.
Il faut ajouter un nom à cette litanie de déconvenues : Mame Mbaye Niang. C’est lui, le ministre de Macky Sall, qui porta plainte pour diffamation et qui, par ricochet, enclencha la machine judiciaire dont sortit la condamnation de Sonko. Un adversaire politique, devenu l’instrument involontaire de l’inéligibilité du leader du PASTEF. Ironie du sort : c’est un homme que Sonko avait pris pour cible qui lui a fermé la porte de l’Élysée sénégalais. Le rocher, déjà, glissait.
L’année 2024 s’ouvre pourtant sur une illusion de sommet. Son bras droit, Bassirou Diomaye Faye, est élu président grâce à son aura, depuis sa cellule. Et Sonko ? Il sort de prison, souffle un instant, et obtient Matignon. On y croit. Le rocher remonte. Mais l’ivresse dure à peine quelques mois.
Sonko et ses députés avaient deja décide de frapper un grand coup. Conscients que l’inéligibilité de 2023, héritée de l’affaire Mame Mbaye Niang, est une épée de Damoclès pour 2029, la majorité PASTEF à l’Assemblée vote une réforme du code électoral, en ses articles L29 et L30. Leur innovation majeure ? Une rétroactivité savamment glissée dans le texte, destinée à effacer les condamnations passées et à rouvrir à Sonko les portes de la candidature présidentielle. Un coup de force légal, un tour de passe-passe constitutionnel. Les députés de l’opposition, soufflés par l’audace, refusent pourtant de déposer un recours devant le Conseil constitutionnel. Silence. Abattement. Ou calcul ? On ne sait. Toujours est-il que le rocher, une nouvelle fois, semble remonter. Mais voilà que le président Bassirou Diomaye Faye entre en scène. Avant de promulguer dans la foulée ces deux lois controversées, il demande une seconde lecture. Une douce manière de faire traîner, de suspendre le destin de Sonko entre deux eaux. L’Assemblée retient son souffle. Le pays observe ce duel silencieux entre le chef de l’État et son ancien Premier ministre.
En pleine traversée du désert politique, le président Diomaye Faye limoge Ousmane Sonko de la primature. Sans cérémonie, sans explication qui tienne lieu de gloire. En deux signatures, Sonko perd le perchoir du gouvernement. La première déconvenue venue d’en haut, et non plus de la justice. Son propre protégé, l’homme qu’il a porté au pouvoir, le renvoie dans les gradins. Le rocher dévale une fois de plus.
C’est dans ce climat d’incertitude que Sonko, poussant son avantage, parvient à se faire réintégrer à l’Assemblée nationale. Dans une manœuvre spectaculaire et contestée, il est élu président de l’Assemblée nationale. Mais dans quelles conditions ? Une élection entachée d’irrégularités, de non-respect de la loi, d’une procédure bâclée. L’opposition hurle, la presse s’interroge, le peuple observe, médusé. Plutôt qu’une consécration, c’est un cadeau empoisonné que l’on glisse entre ses mains. Car déjà, un groupe de députés de l’opposition a introduit un recours devant le Conseil constitutionnel. Leur objectif est clair : faire déchoir Ousmane Sonko de ses fonctions de président de l’Assemblée nationale, et même de son simple mandat de député. Si le Conseil lui donne tort, ce sera pire qu’une défaite : ce sera l’annulation rétroactive de sa dernière planche de salut. Plus de Perchoir, plus de siège. La porte fermée, définitivement.
Et pendant ce temps, chacun sait désormais que Diomaye Faye prépare sa propre surprise. Des bruits persistants courent dans les couloirs du pouvoir : le président travaille à une réforme constitutionnelle d’envergure, un projet personnel qui pourrait faire voler en éclats le forcing des députés du PASTEF sur les articles L29 et L30. On murmure qu’il entend redéfinir les conditions d’éligibilité, verrouiller l’accès à la magistrature suprême, et partant, anéantir toute possibilité pour Ousmane Sonko d’être candidat en 2029. Une revanche silencieuse. Un coup de poignard constitutionnel. Diomaye Faye, l’homme élu grâce à Sonko, pourrait bien être celui qui lui fermera définitivement la porte de l’Élysée. La plus cruelle des déconvenues : être trahi par celui que l’on a soi-même porté au trône.
Ousmane Sonko est ainsi l’opposant le plus magnétique du Sénégal, et sans doute l’un des plus inaboutis. Comme Sisyphe, il pousse son rocher – sa légende, sa colère populaire, sa parole inépuisable – jusqu’en haut de la colline. Et à chaque fois, il regarde, impuissant et hagard, la pierre dévaler la pente. Matignon lui a échappé. Le Perchoir, conquis dans la controverse, vacille sous la menace d’un recours. La présidentielle de 2024 lui reste à jamais interdite à cause de Mame Mbaye Niang. Celle de 2029, qu’il croit reconquérir par une loi rétroactive votée avant même son retour à l’Assemblée, est menacée par la réforme constitutionnelle que prépare en secret l’homme qu’il a fait président. Il n’a jamais perdu une élection, mais il a perdu son éligibilité. Il n’a jamais plié, mais il a échoué à garder le pouvoir. Peut-être que sa seule victoire véritable aura été de nous faire croire que perdre avec éclat suffit à changer l’histoire. Mais les chroniques, elles, retiennent surtout ceux qui, au bout du compte, cessent de pousser le rocher. Ousmane Sonko, lui, n’a pas fini de grimper. Ni de chuter. Et tandis que Diomaye Faye aiguise ses réformes dans l’ombre, on devine que la plus lourde pierre n’a pas encore dévalé la pente.
Ndiame SAKHO
Professeur, Philosophe-Chercheur