Déclaration d’intention des régimes d’alternance : « Jub Jubal Jubanti », un autre slogan, une autre promesse ?
La justice entretient une relation étroite mais particulière avec le pouvoir politique. Séparée de lui conformément au principe de la séparation des pouvoirs, la Justice agit dans le cadre des lois. Son indépendance est régulièrement questionnée comme l’est sa place au sein de l’échiquier institutionnel. Malgré les nombreux projets de rupture initiés par les chefs d’État sénégalais qui se sont succédés à la tête du pays, le traitement de la justice et la gestion des deniers publics ont toujours fait l’objet de controverses sur fond d’intérêts voire de passion.
Au Sénégal, l’arrivée d’un nouveau régime avec la gestion des pouvoirs publics a toujours été marquée par la naissance de slogans, des déclarations d’intention, véritables leviers de communication politique. Le slogan a pour fonction principale de rassembler, c’est un cri de ralliement pour les troupes. Et dans l’histoire politique du Sénégal, certains sont restés célèbres. On se souvient de la fameuse phrase de Me Abdoulaye Wade en 2001 « Il faut travailler, encore travailler, beaucoup travailler, toujours travailler », la « Gestion sobre et vertueuse » de Macky Sall en 2012 et aujourd’hui, le « Jub Jubal Jubbanti » de Bassirou Diomaye Faye qui occupe les fonctions du président de la République du Sénégal depuis l’élection présidentielle du 24 mars 2024
Abdoulaye Wade : « Il faut travailler, beaucoup travailler, encore travailler, toujours travailler »
À travers cette phrase emblématique, Me Abdoulaye Wade lançait un appel pressant aux Sénégalais pour qu’ils s’engagent dans une dynamique de travail constante. En tant qu’économiste chevronné et leader d’un pays en quête de développement, le chef d’État de la première alternance politique comprenait que seule une ardeur au travail pouvait redresser l’économie sénégalaise et propulser le pays vers la prospérité.
Durant ses douze années à la présidence, le président de la République, Me Abdoulaye Wade, a mis en œuvre une série de réformes et de projets qui ont laissé une empreinte durable sur l’économie du Sénégal. Son bilan économique est largement considéré comme positif, avec des réalisations notables dans les infrastructures et les secteurs de base. Des projets ambitieux tels que l’autoroute à péage Dakar-Diamniadio, la construction de l’Aéroport International Blaise Diagne et divers autres programmes de développement (continués par son successeur Macky Sall) ont marqué son mandat.
Cependant, la gouvernance de Me Wade n’a pas été exempte de critiques. Des observateurs ont pointé du doigt une justice à géométrie variable, une impunité persistante et des tripatouillages constitutionnels controversées. Ces aspects ont terni son image et semé le doute parmi les citoyens sur la véritable portée de ses réformes. Les accusations de corruption et de mauvaise gestion ont également suscité des débats houleux.
La fin de son règne a été particulièrement difficile. Les Sénégalais ont été confrontés à une série de coupures d’électricité intempestives et à une hausse du coût de la vie. Bien que l’activité économique ait augmenté, une grande partie de la population ne ressentait pas les bénéfices de cette croissance dans leur quotidien. Ces difficultés ont amplifié le mécontentement populaire et ont conduit à une désillusion croissante vis-à-vis de sa gouvernance.
Macky Sall : « Gestion sobre et vertueuse »
Dès son arrivée au pouvoir, le Premier ministre sous Me Wade avait promis une rupture sur le plan de la gouvernance en privilégiant une « gestion sobre et vertueuse » et en mettant « la patrie avant le parti ». Mais, à l’épreuve du pouvoir, force est de constater que ces slogans étaient en déphasage avec la réalité des faits. La gestion de certains membres de son gouvernement a été épinglée par les corps de contrôle de l’Etat (IGE, Cour des Comptes, OFNAC, ARMP). Des responsables de l’Alliane Pour la République (APR) se sont mués en distributeurs automatiques de billets de banque. Des pratiques qui tranchent nettement d’avec les faits d’une gouvernance « sobre et vertueuse ». Pourtant, ils n’ont pas été inquiétés. Certains d’entre eux ont même été promus à de hautes fonctions étatiques. Au moment où des opposants se faisaient traqués comme des lapins. Karim Wade puis Khalifa Sall ont tous été emprisonnés et empêchés de participer au scrutin présidentiel de 2019.
L’exercice du deuxième mandat de Macky Sall aura été plus violent avec son duel avec Ousmane Sonko qui a longtemps crié à l’injustice. Cette rude opposition entre les deux personnalités politiques avait affecté toutes les couches de la nation et occasionné plusieurs manifestations. Cette tension entre le pouvoir et l’opposition a duré trois années, occasionnant une trentaine de morts et plusieurs arrestations. Des séries de violentes manifestations ont éclatées entre mars 2021 et janvier 2024, laissant le Sénégal dans une crise politique sans précédent. Si le président Macky Sall a réalisé un bilan économique très satisfaisant à travers son Plan Sénégal Emergent (PSE), son bilan éthique et sa gestion du pouvoir judiciaire, ont entaché son passage à la tête du pays. Cet échec du point de vue humain aura été à l’origine de son divorce avec le peuple sénégalais.
Bassirou Diomaye Faye : « Jub Jubal Jubbanti »
Élu le 24 mars 2024 et installé officiellement le 2 avril de la même année, le cinquième président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a mis en branle, lors du Conseil des ministres du 17 avril 2024, une politique de transformation de l’Administration publique, rappelant à cet effet les principes partagés du « JUB, JUBAL, JUBANTI ». L’idée est de bâtir une administration performante au service des Sénégalais et des intérêts du Sénégal.
Dans cet esprit, le président de la République a demandé au Premier ministre, Ousmane Sonko, de préparer un décret relatif à l’appel à candidatures pour certaines hautes fonctions dans les secteurs public et parapublic. Le Chef de l’État avait aussi invité le chef du Gouvernement à préparer la tenue de la Journée du Dialogue national le 28 mai (hier) sur le thème prioritaire de « Réforme et Modernisation de la Justice ». A la veille de ce dialogue, le ministre de la Justice lança le 23 mai 2024 la plateforme « Jubanti » pour donner la parole aux citoyens, afin de bâtir une justice plus transparente, plus efficace et plus accessible à toutes et à tous.
Ce nouveau slogan sera-t-il en phase avec la réalité des faits ? Les nouvelles autorités pourront-ils réussir là où ont échoué leurs prédécesseurs ? Ce qui est sûr c’est que les deux premiers mois de gestion du nouveau régime ne sont pas prometteurs. En effet, la plupart des observateurs et citoyens sénégalais interrogés sur ce point ont évoqué un « non-respect » des promesses de campagne. À titre d’exemple, les appels à candidatures dans certaines directions de l’État où, à la place d’une sélection des meilleurs profils, le peuple a assisté à un partage de gâteau. Plusieurs personnes qui ont soutenu l’ancien parti de l’opposition ont été récompensées avec des postes clés. On peut citer Pape Alé Niang, Fadilou Keïta et Waly Diouf Bodian. Une autre incohérence : la promesse sur la réduction du coût de la vie. En effet, depuis plusieurs années, Ousmane Sonko et ses camarades avaient misé leur stratégie de campagne sur la question des prix des denrées de première nécessité, affirmant qu’ils avaient la solution de « réduire en deux mois » le coût de la vie des Sénégalais. A quatre jours de ce délai, les populations restent toujours sur leur faim.
L’autre question qui attire l’attention des Sénégalais et qui inquiète quant à la capacité du nouveau régime à casser le cordon ombilical dans la gestion des pouvoirs publics, c’est la problématique de la justice et de la liberté d’expression.
À peine arrivés au pouvoir, les initiateurs du terme « Gatsa-Gatsa » (coup pour coup) comptent déjà deux arrestations. Les premières victimes du pouvoir se nomment Bah Diakhaté et Cheikh Ahmed Tidiane Ndao, arrêtés pour « offense et diffusion de fausses nouvelles » à l’endroit du Premier ministre qu’ils accusent d’avoir des liens avec les pro-LGBT. Pourtant, jusqu’ici, aucune information ne fait écho d’une plainte. Une situation qui interpelle, si l’on se souvient encore des propos du concerné, Ousmane Sonko, qui affirmait dans une vidéo repris dans l’émission Noumbelane de SEN TV que : « En matière d’injures publiques, le procureur ne peut pas s’autosaisir. Il n’y a que le plaignant qui puisse déposer une plainte et en cas de retrait de sa plainte, l’action est éteinte y compris l’action publique ». Cette affirmation nous pousse dorénavant à nous interroger sur quelles bases et sur quels critères l’activiste Bah Diakhaté et le prêcheur Imam Ndao ont été interpellés ? Sans oublier que des cercles proches des religieux, des opposants et des militants ont reproché à l’actuel Premier ministre d’avoir défendu la « tolérance » vis-à-vis de l’homosexualité et d’avoir offert à Mélenchon une tribune pour plaider la cause des minorités sexuelles.
Tout ce cocktail constituent un ensemble d’incohérences dans l’initiative « Jubb Jubal Jubbanti » que veut mettre en place le nouveau régime. Réussira-t-il à matérialiser cette volonté d’une gestion juste et équitable ? Le peuple Sénégalais en jugera lui-même.