Tarek Bitar, le juge chargé de l’enquête sur l’explosion au port de Beyrouth en 2020 a inculpé le procureur général et trois autres magistrats notamment d’« homicide », une première dans l’histoire du Liban, a indiqué un responsable judiciaire, mardi 24 janvier, à l’AFP. Réagissant à cette inculpation, le parquet libanais a rejeté toutes les décisions du juge chargé de l’enquête.
Ce lundi 23 janvier, le juge Tarek Bitar avait décidé de reprendre son enquête sur cette explosion qui avait fait plus de 200 morts et 6 500 blessés, après une suspension de plus d’un an, malgré les énormes pressions politiques auxquelles il est soumis.
Jamais une affaire n’aura provoqué une telle polarisation au Liban. Après avoir divisé la classe politique et l’opinion publique, l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth a entraîné ce mardi une grave fissure au sein même de la justice, rapporte notre correspondant à Beyrouth, Paul Khalifeh. Tarek Bitar avait subitement relancé lundi son enquête après 13 mois de suspension. Son action était bloquée par d’interminables recours judiciaires déposés par d’anciens ministres et des députés qu’il a inculpés.
Corruption et négligence
Ce retour, accompagné de poursuites judiciaires contre deux responsables de services de sécurité et de l’ex-chef de l’armée, n’était cependant pas du goût d’une partie de la magistrature. Le procureur général Ghassan Oueidate avait désavoué Tarek Bitar dès lundi, laissant entendre qu’il ne ferait pas exécuter les commissions rogatoires contre les personnes inculpées.
Nous voulons que toute la vérité soit faite. Pas une vérité tronquée.
La réponse du juge d’instruction ne s’est pas faite attendre. Mardi, il a inculpé le chef du parquet et trois autres magistrats liés au dossier de l’enquête. Ils seraient poursuivis pour « homicide, incendie criminel et sabotage » notamment. La réponse du procureur général n’a pas tardé. Ghassan Oueidate a assuré que l’enquête restait suspendue, et s’apprêterait à poursuivre en justice Tarek Bitar pour usurpation de pouvoir. Dans ce contexte de dissensions, on voit mal comment les interrogatoires des suspects prévus par le juge d’instruction en février pourront avoir lieu
L’énorme explosion du 4 août 2020 avait été provoquée par le stockage sans précaution de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium dans un entrepôt au port. Elle a été imputée par une grande partie de la population à la corruption et la négligence de la classe dirigeante, accusée également par les familles des victimes et des ONG de torpiller l’enquête pour éviter des inculpations.
Treize personnes poursuivies
Selon le responsable judiciaire, M. Oueidate avait supervisé en 2019 une enquête des services de sécurité sur des fissures dans l’entrepôt où était gardé le nitrate d’ammonium sans mesures de sécurité. Les noms de deux hauts responsables de la sécurité que le juge Bitar a inculpées avaient filtré le lundi 23 janvier : le directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, et le chef de la Sûreté d’Etat, Tony Saliba. Au total, treize personnes sont poursuivies, dont cinq responsables que M. Bitar avait déjà inculpées par le passé, notamment l’ancien Premier ministre Hassan Diab et d’anciens ministres.