Société : Reubeuss, l’enfer des « innocents », le calvaire de Serigne Mor Gueye, 5 ans 6 mois et 12 jours volés
Cinq ans, six mois et 12 jours. C’est le temps qu’a passé Serigne Mor Gueye derrière les barreaux de la prison de Reubeuss, pour un crime qu’il n’a jamais commis. Aujourd’hui libre mais marqué à vie, il brise le silence pour raconter l’injustice, les conditions inhumaines et ces codétenus devenus des cadres qui connaissent trop bien l’enfer qu’il a vécu. Un témoignage poignant sur un système judiciaire à bout de souffle et ces vies brisées que l’État a oubliées. Entretien :
Après six ans d’incarcération injuste, comment décririez-vous votre état d’esprit aujourd’hui, au moment de retrouver la liberté ?
Je me nomme Serigne Mor Gueye, j’habite à Mbarguedji dans le département de Linguère, région de Louga. Je suis là aujourd’hui pour accorder une interview au journal Grand Panel afin d’exprimer ma souffrance, mais surtout ce que j’ai vécu à la prison de Reubeuss. Il fallait que je libère ce ressenti, car on m’a injustement accusé pendant 5 ans, 6 mois et 12 jours. Le jour où j’ai été jugé, c’est ce jour-là que j’ai été acquitté, tout simplement. J’ai essayé d’oublier, mais cela reste ancré en moi. J’avais besoin de m’exprimer pour me soulager, mais aussi pour parler des conditions de détention à Reubeuss, sans oublier les longues détentions préventives. Certes, je suis Serigne Mor Gueye, mais il y a beaucoup de « Serigne Mor Gueye » là-bas qui vivent la même situation que moi.
Quelles ont été les épreuves les plus difficiles à surmonter pendant votre détention à Reubeuss ?
À ma sortie, j’avais complètement perdu la mémoire. Heureusement, une personne formidable, Bentaleb Sow (Pastef), est venue chez moi pour me soutenir et discuter. Son geste m’a beaucoup aidé et sauvé. Je ne croyais pas pouvoir me réintégrer dans la société, mais Dieu fait toujours bien les choses.
Vous avez partagé votre cellule avec des personnalités qui font aujourd’hui partie du gouvernement. Comment étaient vos relations avec elles à l’époque, et comment analysez-vous leur ascension au pouvoir ?
Je peux expliquer un peu sur Reubeuss. Depuis mon arrivée le 24 septembre 2019, on m’a d’abord placé en chambre 10 pendant trois mois, puis en chambre 13, ensuite en chambre 17, avant d’atterrir en chambre 5. Comme tout le monde, j’ai traversé des moments difficiles.
Durant votre détention, discutiez-vous de politique ou de l’avenir du pays avec ces futurs dirigeants ? Si oui, quelles étaient leurs visions à l’époque ?
À Reubeuss, les gens ne te font pas confiance au début. Avec le temps, j’ai gagné la confiance des responsables pénitentiaires. Quand je suis arrivé en chambre 5, j’ai rencontré un détenu surnommé « le Blanc ». Après son départ, on m’a désigné chef de chambre. On choisit les leaders selon leur comportement et leur entraide. Beaucoup de personnes sont passées entre mes mains, y compris des personnalités. Je me suis bien comporté avec elles jusqu’à leur libération. Aujourd’hui, j’entretiens de bons rapports avec elles, comme avec mes anciens codétenus.
Pouvez-vous revenir sur les faits qui vous ont amené en prison ?
Je travaillais au port et j’avais une voiture, comme tout le monde, en menant une vie honnête. Je faisais aussi des études, mais j’ai arrêté pour me concentrer sur mon travail. Au port, tout le monde se connaissait. Certains collègues ne se contentaient pas de leur travail et commettaient des actes répréhensibles. Un jour, ils sont allés à Thiaroye voler des bagages dans un magasin. Une altercation avec le gardien a mal tourné, et ce dernier est décédé. La police a cherché le principal coupable, Cheikh Oumar Bamba Gueye alias « The King », sans succès. Comme les policiers savaient qu’il travaillait avec nous au port, ils ont perquisitionné chez Fatou Niang. Ils n’ont pas trouvé « The King », mais ont arrêté son fils et son gendre. En vérifiant leurs téléphones, ils ont vu mon numéro. J’avais une Dacia à l’époque. Les policiers ont demandé à qui appartenait ce numéro. Ils ont répondu que je n’étais pas impliqué, mais les policiers ont insisté pour me convoquer. Dès mon arrivée, ils m’ont accusé d’avoir transporté les bagages. J’étais stupéfait, je ne comprenais rien. On m’a emmené à la police de Thiaroye pendant trois jours. Le commissaire a dit : « On a besoin de vous tant qu’on n’a pas trouvé le vrai coupable. » Le jour de notre transfert à Reubeuss, même un policier pleurait face à cette injustice. Plus tard, ils ont arrêté le commerçant Maguette Dieye, qui vendait les bagages. Il a confirmé qu’il nous connaissait du port mais a nié notre implication. Les policiers ont rétorqué : « Puisque vous les connaissez, vous êtes tous des malfaiteurs. » C’est ainsi que j’ai atterri à Reubeuss, à tort et sans aucun fondement.
Comment réagissez-vous au fait que d’anciens codétenus dirigent aujourd’hui le pays, alors que vous subissiez une injustice ?
Lors des tensions entre le pouvoir et l’opposition en 2021, j’étais en prison et fervent partisan de Pastef et de Ousmane Sonko, mon leader. La seule fois où j’ai pleuré à Reubeuss, c’est quand on a arrêté Sonko pour la première fois, quand il a mis les mains dans le dos comme s’il était menotté. Je me souviens de ses mots : « Chaque patriote doit se battre là où il est. » C’est pourquoi j’ai aidé les prisonniers politiques à Reubeuss. J’avais le privilège de sortir tard le soir, et j’en profitais pour transmettre des messages entre les dirigeants patriotes. C’était ma contribution. Parfois, je cédais mon dortoir pour leur confort.
Avez-vous eu des contacts ou des soutiens de la part de ces anciens codétenus pendant ou après votre détention ?
L’État est complexe, et nos dirigeants sont très occupés. Mais il y en a un qui répond toujours à mes appels, peu importe l’heure. Fadilou Keita m’avait aussi donné son numéro, mais quand je l’appelais, ça ne répondait pas. Un dimanche, il m’a finalement appelé, et nous avons longuement discuté. Il a promis de me rappeler, mais je comprends leur emploi du temps chargé. Ngagne Demba Touré et Yaya Coly aussi sont injoignables. Mais Aliou Sané du « Y’en a marre », un type bien que j’ai côtoyé à Reubeuss, m’a reçu chez lui la semaine dernière. Lac de Guiers, Sidi Diop et d’autres sont passés par là, mais j’ai perdu leurs contacts.
Pensez-vous que votre histoire pourrait influencer la manière dont ce gouvernement traite les questions de justice et de droits humains ?
J’ai une confiance totale en ce régime, car nous avons vécu des choses difficiles ensemble. Ils connaissent bien la prison. Ce que je déplore le plus, ce sont les longues détentions préventives. Beaucoup de détenus, si on les jugeait rapidement, ne resteraient pas un jour de plus. Moi-même, j’ai passé 4 ans en détention avant même de rencontrer un enquêteur. Mon procès n’a eu lieu qu’après 5 ans et 5 mois. Si on m’avait entendu plus tôt, tout aurait pu se terminer rapidement. Ce régime doit revoir ces méthodes judiciaires, et ils le savent. Mais je garde espoir et fais confiance au gouvernement de Sonko. Aujourd’hui, je fais encore des cauchemars. Je n’arrive pas à dormir seul dans une chambre. Parfois, je vais me promener à la plage pour oublier Reubeuss.
Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités actuelles, notamment à ceux que vous avez côtoyés en prison, pour éviter que d’autres ne vivent votre calvaire ?
Mon message est simple : personne ne devrait aller à Reubeuss. Le « paquetage » [les conditions] est trop dur. Tout le monde doit revoir son comportement, y compris les forces de l’ordre. Il est trop facile d’envoyer des innocents en prison et de rentrer chez soi tranquillement. Il y a des personnalités emprisonnées dont les conditions doivent être améliorées. Je ne défends pas les criminels, mais on ne peut pas condamner des innocents sans enquête, surtout avec ces longues détentions. Je tenais à remercier Abdoulaye Seck, le fils d’Idrissa Seck qui est à mon chevet depuis que je suis sorti de prison. Je remercie également les gardiens : zéro faute à leur sujet. L’un d’eux a pleuré le jour de ma libération. Je salue aussi Ibnou Faye, le directeur de la prison, qui m’a pris la main en disant : « Tout est fini, rends grâce à Dieu. » Et je n’oublie pas Cheikh Niang, le chef Goudiaby, et tout le personnel.
Aziz WATT