« Une partie de cet ouvrage était inattendue même pour moi. Elle est née d’un article que j’avais écrit sur la souveraineté africaine et le miroir asiatique, et qui m’a semblé trop important pour rester à la marge de ce projet. Elle dit quelque chose d’essentiel : la souveraineté n’est pas un discours, c’est une démonstration. Elle ne se proclame pas elle se construit, mesure par mesure, réforme par réforme, institution par institution. » Dr Lansanna Gagny Sakho.
« GOUVERNER EST UN METIER » Quand le « talent » politique crie ses limites.
Il faut l’avouer : au Sénégal, on aime les grands discours. On les aime longs, enflammés, avec gestes à l’appui et public qui scande. On aime moins les tableurs Excel. On aime moins les organigrammes. On aime encore moins les audits de 22 recommandations. Et c’est justement là que débarque Dr Lansanna Gagny Sakho. PCA de l’APIX, l’homme, parfois clivant, c’est plutôt sain, nouveau venu au parti Kiraay du Président Diomaye Faye, est surtout l’homme qui a passé sa vie à l’intérieur de la machine. Pas à commenter la machine, à « commander » la machine, du dedans. Son livre, « GOUVERNER EST UN METIER », tombe donc à pic. Pic de promesses. Pic de ruptures. Pic de « on va tout changer ». Et aussi pic de « mais pourquoi ça ne change pas si vite ? »
Le livre à paraître ces prochains jours, je n’ai eu droit qu’au Prologue et à l’Introduction. Mais parfois, 40 pages suffisent pour sentir la température d’un auteur. Et celle de Sakho, c’est la température d’un homme qui en a marre de voir des intentions se fracasser contre des institutions.
LE PROLOGUE : 22 RECOMMANDATIONS ET UNE CLAQUE.
L’image d’ouverture est brutale. Sakho, DG d’un établissement public. Sur son bureau, un rapport d’audit. 22 recommandations. 22 défaillances. Pas 22 opinions. 22 preuves. Et là, la phrase qui tue : « les meilleures intentions ne suffisent pas. La volonté politique ne suffit pas. L’engagement personnel ne suffit pas. » Traduction pour les non-initiés : tu peux crier « rupture » dans un mégaphone, à te faire un claquage des cordes vocales, si l’institution est mal huilée, si les gens ne sont pas formés, si les procédures sont du bricolage, aucun doute, ton discours va finir en podcast. Pas en résultat. C’est ça le cœur du livre. Et c’est là que ça pique. Parce que Lansanna Gagny Sakho, sans citer personne, parle directement de l’échec qu’on nous sert depuis des mois. Pas un échec d’idéologie. Un échec de gestion des ressources humaines. Tu veux la rupture ? Très bien. Mais qui la conduit ? Tu veux des institutions fortes ? Très bien. Mais qui les porte ? Mettre des militants à la place de managers, c’est comme mettre des supporters pour piloter un avion. L’ambiance sera bonne. L’atterrissage, lui, sera un peu plus « rock and roll ». Sakho ne dit pas « Sonko ». Il dit « méthode ». Mais dans un pays où chaque mot devient un nom propre, on a compris, de quoi il retourne et de qui il parle. Ce qu’on lui reprochera d’être « politicien » est en réalité ce qu’il dénonce : la politisation.
L’INTRODUCTION : UN OUVRAGE DE MENTORAT, PAS DE COMPLAISANCE.
Lansanna Gagny Sakho prévient : ce n’est pas un essai académique. Pas de 400 notes de bas de page pour faire joli. Ce n’est pas non plus un manuel « clé en main ». L’Afrique n’est pas un copier-coller de Singapour. C’est un ouvrage de mentorat. Des notes qu’il aurait voulu recevoir. Des claques qu’il aurait voulu éviter. Des « voici comment ça se passe vraiment », dits sans condescendance, ni peur de la contradiction. Et il pose sa crédibilité d’entrée : « Je suis un praticien ». ONAS. OFOR. Négociations avec la Fondation Gates. Réformes. Échecs. Succès., Tout y passera probablement. Il n’a pas lu la gouvernance dans un livre. Il l’a subie, il l’a faite, il l’a ratée, il l’a reprise. Deux convictions en ressortent et elles vont faire mal à beaucoup : Conviction 1 : Il n’y a pas de bonne politique publique sans bonne institution. Tu peux avoir la meilleure idée du monde. Si elle est confiée à une institution qui fuit de partout, l’idée va se noyer.
Conviction 2 : Les réponses existent. Ce qui manque, c’est la capacité à transformer l’information en action. On a les diagnostics. On a les benchmarks. On a même les financements. Ce qu’on n’a pas, c’est la chaîne : décision, action, résultat. Et c’est là qu’il place l’intelligence économique. Pas comme un gadget de consultants. Mais comme une boussole. Pour savoir où on va, ce que valent les autres, et ce qu’on vaut nous.
LE CONSTAT QUI FÂCHE : ON A TOUT, SAUF LA MÉTHODE
Le chapitre « Le Moment est Venu » enfonce le clou avec des chiffres qui claquent :1,55 milliard d’habitants en 2025. 2,5 milliards en 2050. 60% des terres arables non exploitées de la planète. 30% des réserves minérales mondiales. Et pourtant : 6% des IDE mondiaux. 16% de commerce intra-africain. Chômage des jeunes qui explose. Dr Sakho ne verse pas dans l’Afrique misérable. Il dit l’inverse : L’Afrique pleine. Pleine de potentiel. Mais telle vide de méthode. Et il sort le miroir asiatique. Corée du Sud plus pauvre que le Ghana il y a 50 ans. Vietnam en ruines il y a 40 ans. Singapour sans eau ni pétrole il y a 30 ans. Ils n’ont pas eu de chance. Ils ont eu de la méthode. Etat stratège. Institution cohérente. Formation. Durée. Le message est simple et violent : la transformation n’est pas réservée à ceux qui partent avec les meilleures cartes. Elle est accessible à ceux qui font les meilleurs choix dans la durée. En gros : arrêtez de dire que c’est la faute à la colonisation et aux étrangers, blancs de référence. Commencez à dire déjà que c’est la faute à notre organigramme, et un nuage fera place à un rayon de lumières.
DE L’EXPÉRIENCE À LA LEÇON : LE CHAPITRE QUI VA ÉNERVER.
Ici, Lansanna Gagny Sakho déroule. Et ça fait mal parce que c’est vrai. Sur la formation : On produit des diplômés, pas des professionnels. On enseigne à réciter, pas à résoudre. Résultat : Le Sénégal compte des jeunes brillants, mais qui ne savent pas faire.
Sur l’emploi des jeunes : On le traite par compassion. Il faut le traiter par compétitivité. Tant que nos diplômés ne créeront pas de valeur jour 1, les entreprises iront chercher ailleurs. Sur l’entrepreneuriat : Ce n’est pas un refuge pour chômeurs. C’est un métier. Avec discipline, méthode, comptabilité. Pas juste « j’ai une idée et un t-shirt ».
Sur le conseil : Arrêtez la débrouille. Le conseil c’est une profession. Si ton consultant ne transforme rien, c’est qu’il n’est pas consultant. C’est un visiteur payé.
Sur la gouvernance publique : LA BOMBE.
« Gouverner est un métier, pas une récompense. »
Quand on nomme par loyauté et non par compétence, l’institution se vide. La mémoire part. Les réformes s’essoufflent. Et on recommence à zéro tous les 2 ans. Il a vécu ça à l’OFOR. Il l’a vu. Il le dit.
Sur l’intelligence économique : Ce n’est pas un luxe. C’est de la souveraineté. Les pays qui gagnent ont des gens dont le métier est de lire le monde pour le pays.
Sur l’attractivité des territoires : Ce n’est pas un slogan. C’est une architecture. Routes, compétences, justice, fiscalité, prévisibilité. Les investisseurs ne lisent pas les discours. Ils regardent les actes.
POURQUOI CE LIVRE ARRIVE AU BON MOMENT.
Dr Sakho a rejoint Kiraay. Il est PCA de l’APIX. Il est donc « dedans ». Et c’est précisément pour ça qu’on va l’attaquer. « Ah, il est politicien maintenant, il donne des leçons. » Erreur. Ce livre souhaite dire exactement l’inverse : c’est parce qu’il est dedans qu’il sait. Il ne parle pas de théorie. Il parle des 22 recommandations qui dorment dans les tiroirs. Il parle des recrutements politiques qui tuent les institutions. Il parle de ce qui se passe quand on confond militantisme et management. Si l’échec qu’on attribue à Sonko est un échec de méthode, alors ce livre est la facture. Et la facture, elle, n’a pas d’étiquette politique. Elle a des chiffres.
LA PROMESSE DES FLEURS.
« Gouverner est un métier » ne promet pas de fleurs. Il promet du travail. De la rigueur. De la durée. Il ne dit pas « l’Afrique est condamnée ». Il dit « l’Afrique choisit ». Chaque jour. Entre le court terme et le long terme. Entre le discours et l’exécution. Entre nommer un ami et nommer un compétent. L’introduction se termine sur cette phrase : « Rien n’est perdu. Tout peut être reconstruit. Mais la reconstruction exige un choix : remettre la compétence au centre. »
Voilà. C’est tout. Et c’est énorme. Dans un pays où on confond gouvernance et popularité, où on confond rupture et improvisation, où on confond jeunesse et inexpérience, Lansanna Gagny Sakho arrive avec un manuel. Pas sexy. Pas viral. Juste utile. On peut ne pas aimer l’homme. On peut ne pas aimer le parti. Mais on aura du mal à contester le constat : Gouverner, ça s’apprend. Et pour l’instant, on improvise.
Jean Pierre Corréa