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CHRONIQUE – DIOMAYE SORT DE L’ARÈNE Quand le Président prend de la hauteur pendant que le pouvoir se dispute encore au sol

Aziz Watt

En politique, le changement ne se lit pas toujours dans une déclaration fracassante. Il se lit dans la géographie du pouvoir : les déplacements, les interlocuteurs, les espaces investis et ceux laissés aux autres. Depuis quelques semaines, Bassirou Diomaye Faye semble avoir compris qu’on ne construit pas une stature présidentielle en restant enfermé dans le face-à-face qui vous a porté au pouvoir.

Washington, Abou Dhabi, New York : Diomaye change d’échelle

Washington, Abou Dhabi, New York. Le Président sénégalais a multiplié les rendez-vous de haut niveau : FMI, Banque mondiale, responsables américains, président des Émirats arabes unis, puis la 81e Assemblée générale des Nations unies. À Washington, Kristalina Georgieva a salué les progrès du Sénégal et sa volonté de poursuivre les réformes et de restaurer la soutenabilité des finances publiques. Un agenda diplomatique n’est pas une victoire en soi, mais quelque chose de plus profond se produit : Diomaye change d’échelle. Pendant que Dakar regarde encore le pouvoir à travers PASTEF, l’Assemblée nationale et le Gouvernement, le Président investit progressivement un autre espace : celui de l’État, de la diplomatie, de l’économie internationale et de la souveraineté. Cette différence d’échelle produit désormais une différence de stature.

Diomaye a pris une longueur d’avance sur Sonko

Pas nécessairement parce qu’il disposerait d’une force partisane supérieure. Pas parce qu’il aurait conquis l’appareil politique de PASTEF. Mais parce qu’il accomplit ce que la fonction présidentielle finit toujours par exiger : se détacher progressivement du mouvement qui l’a porté pour devenir l’incarnation d’un État qui le dépasse. C’est ici que se trouve le véritable sujet. Car pendant que Diomaye prend de la hauteur, le véritable face-à-face politique se joue désormais ailleurs : entre Ahmadou Al Aminou Lô et Ousmane Sonko.

Sonko au perchoir, Al Aminou Lô à la Primature, Diomaye au Palais

Le symbole est saisissant. Il y a encore quelques mois, Sonko occupait la Primature. Aujourd’hui, il préside l’Assemblée nationale. Et celui qui occupe désormais son ancien fauteuil vient lui présenter la politique du Gouvernement devant une Assemblée dominée par la majorité issue de PASTEF. Le 8 septembre dernier, Al Aminou Lô a présenté sa Déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale sous la présidence de Sonko. Le théâtre institutionnel est désormais installé : Sonko au perchoir, Al Aminou Lô à la Primature, Diomaye au Palais, et PASTEF entre les lignes. Ce n’est plus le temps du vieux récit à deux personnages. Ce n’est plus simplement Diomaye contre Sonko. C’est désormais une architecture institutionnelle à plusieurs pôles, dans laquelle chacun doit apprendre à occuper son espace sans empiéter sur celui de l’autre. Et c’est précisément dans cette nouvelle géométrie que Diomaye semble avoir pris une longueur d’avance.

Le paradoxe de la DPG : le successeur défend la continuité devant l’ancien

Il faut mesurer la portée politique de la DPG d’Al Aminou Lô. Pour la première fois peut-être, un Premier ministre qui n’est pas Sonko vient défendre devant Sonko une politique gouvernementale qui demeure pourtant inscrite dans la continuité de l’Agenda Sénégal 2050. Plus troublant encore : Al Aminou Lô a lui-même revendiqué la continuité avec les orientations précédemment définies, allant jusqu’à présenter les « sept ruptures » de la DPG de Sonko comme une fondation du nouveau cap gouvernemental. Voilà le paradoxe. Le successeur de Sonko à la Primature vient défendre devant Sonko la continuité d’un projet dont Sonko fut l’un des principaux architectes. La politique aime ces ironies. Hier, Sonko était celui qui définissait la feuille de route gouvernementale. Aujourd’hui, il est celui qui écoute, interroge, critique ou contrôle celui qui l’a remplacé. Hier, Sonko était au Gouvernement. Aujourd’hui, il est au Parlement. Et pendant que lui change de fonction, Diomaye change, lui, de dimension. C’est là toute la différence.

Al Aminou Lô, interlocuteur institutionnel de Sonko

Car Al Aminou Lô n’est pas seulement devenu le Premier ministre de Diomaye. Il est devenu, de fait, l’interlocuteur institutionnel de Sonko. C’est lui qui doit répondre à l’Assemblée. C’est lui qui doit défendre l’action gouvernementale. C’est lui qui doit supporter la contradiction parlementaire. C’est lui qui se trouve au contact direct de la majorité politique. La DPG a ainsi matérialisé une nouvelle ligne de front : le Gouvernement face à l’Assemblée, l’exécutif face à la majorité parlementaire, Al Aminou Lô face à Sonko. Le Président, lui, n’avait pas besoin d’entrer dans ce ring. Et c’est peut-être précisément ce qui constitue aujourd’hui sa force.

Washington n’est pas Dakar, le FMI n’est pas l’Assemblée

Pendant que les protagonistes de la majorité s’affrontent dans le débat national, Diomaye peut se consacrer à un autre niveau de représentation : celui du Sénégal face au monde. Washington n’est pas Dakar. Le FMI n’est pas l’Assemblée nationale. Abou Dhabi n’est pas PASTEF. Les Nations unies ne sont pas un meeting politique. Le Président est donc en train de construire une légitimité dans des espaces où Sonko ne peut pas simplement reproduire les ressorts de la confrontation politique nationale. C’est cela, la longueur d’avance.

Du mouvement à l’État : la métamorphose du Président

La philosophie politique nous enseigne une chose fondamentale : celui qui conquiert le pouvoir n’est pas nécessairement celui qui en définit durablement la forme. Une victoire électorale donne accès à l’État. Mais elle ne transforme pas automatiquement le vainqueur en homme d’État. Entre le mouvement et l’État, il existe une métamorphose. Entre le parti et la Nation, une distance. Entre le militant et le Président, une transformation. Diomaye semble précisément être en train d’accomplir cette transformation. Il n’est plus seulement celui que PASTEF a porté. Il devient progressivement celui qui porte le Sénégal. Cette distinction est capitale. Car un parti peut demander la fidélité. L’État exige la représentation. Un parti peut fonctionner dans la logique du rapport de force. L’État fonctionne dans celle de la continuité. Un parti cherche à conquérir. Le Président doit arbitrer. Un mouvement politique peut avoir des adversaires. Le chef de l’État, lui, doit représenter même ceux qui ne l’ont pas choisi. C’est ici que se produit la véritable présidentialisation de Diomaye.

Sonko dans le ring, Diomaye au-dessus du ring

Sonko, de son côté, se trouve confronté à un paradoxe historique. Il est désormais dans une position institutionnelle extrêmement puissante : président de l’Assemblée nationale, chef de PASTEF et figure centrale de la majorité. Mais cette puissance est précisément située dans le champ où la politique se fait le plus bruyamment. Le Parlement est le lieu du débat, de la contradiction, de la confrontation, du contrôle, de la majorité et de l’opposition, du Gouvernement sommé de rendre compte. C’est un espace essentiel de la démocratie. Mais c’est aussi un espace qui oblige celui qui le dirige à rester au cœur de la mêlée politique. Diomaye, lui, semble avoir compris qu’il pouvait laisser cette mêlée se dérouler sans y être constamment présent. Sonko est dans le ring. Diomaye commence à être au-dessus du ring. Voilà la différence. Et c’est peut-être la plus importante.

La hauteur ne vaut que si elle redescend dans la vie quotidienne

Il ne faut pourtant pas confondre cette prise de hauteur avec un désengagement. Le Président reste politiquement comptable de l’action gouvernementale. Il devra répondre aux résultats. Le FMI, les partenaires internationaux, les déplacements diplomatiques et les audiences prestigieuses ne suffiront pas à eux seuls. La souveraineté ne se mesure pas seulement à la qualité des interlocuteurs rencontrés à Washington ou à New York. Elle se mesure aussi à la capacité de créer des emplois, de restaurer les équilibres financiers, de soutenir l’investissement, d’améliorer les services publics et de produire des résultats tangibles pour les citoyens. La hauteur présidentielle ne vaut que si elle finit par redescendre dans la vie quotidienne. C’est là que se trouve le véritable test.

2024 : le tandem. 2026 : l’architecture à plusieurs pôles

Mais politiquement, une chose paraît désormais acquise : le rapport de force n’est plus celui de 2024. En 2024, le récit était celui d’un tandem. Diomaye et Sonko. Le Président et son Premier ministre. L’un incarnait la victoire électorale, l’autre en constituait la matrice politique. Deux années plus tard, les fonctions ont séparé ce qui était politiquement fusionné. Sonko n’est plus à la Primature. Diomaye n’est plus simplement le candidat porté par PASTEF. Al Aminou Lô occupe la Primature. Sonko préside l’Assemblée. PASTEF détient une majorité parlementaire. Et le Président construit sa propre relation avec le monde. Le système a changé. Et celui qui semble avoir le mieux compris ce changement est Diomaye. Il n’a pas nécessairement besoin de combattre Sonko pour s’émanciper politiquement de Sonko. Il lui suffit de devenir autre chose. C’est probablement cela, la véritable intelligence du moment.

Que devient un mouvement lorsqu’il conquiert l’État ?

Car la question fondamentale n’est plus de savoir lequel des deux hommes domine l’autre. La question est devenue beaucoup plus philosophique : que devient un mouvement lorsqu’il conquiert l’État ? PASTEF a remporté la bataille de la conquête. Mais l’État n’est pas un parti agrandi. L’État possède ses institutions, ses temporalités, ses contraintes, ses partenaires et sa propre logique de permanence. Le mouvement veut transformer l’ordre. L’État doit, lui, administrer la transformation. Et dans cette transition du mouvement vers l’État, il faut nécessairement qu’un Président cesse progressivement d’être seulement l’émanation d’une force politique pour devenir le point d’équilibre de la République. Diomaye semble avoir franchi ce seuil.

On ne gagne pas toujours en frappant plus fort : on gagne en changeant de ring

C’est pourquoi il a pris une longueur d’avance. Pas parce qu’il aurait vaincu Sonko. Mais parce qu’il n’a plus besoin de le combattre sur son terrain. Sonko est encore dans le débat politique. Diomaye commence à entrer dans la dimension historique du pouvoir. Sonko doit gérer une majorité. Diomaye doit représenter une Nation. Sonko doit répondre au Gouvernement. Diomaye doit parler au monde. Et pendant que les deux premiers protagonistes du pouvoir gouvernemental — Sonko et Al Aminou Lô — s’observent désormais de part et d’autre de l’hémicycle, le Président semble avoir compris la règle la plus ancienne de la politique : on ne gagne pas toujours en frappant plus fort son adversaire ; parfois, on gagne en changeant de ring. Diomaye a changé de ring. Et c’est peut-être seulement maintenant que commence véritablement son quinquennat.

Ndiamé SAKHO,

Philosophe, Enseignant-Chercheur

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