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CHRONIQUE – Macky Sall et le grand théâtre de l’ONU : l’Afrique peut-elle choisir son secrétaire général ?

Aziz Watt

Cinq voix « encourage », neuf « discourage », une « no opinion ». Le troisième scrutin informel du 18 septembre ne condamne pas Macky Sall. Il éclaire plus cruellement : la course au secrétariat général de l’ONU n’est pas une élection, c’est une négociation de puissances. Derrière les chiffres, une question philosophique : qui gouverne réellement le monde ?

Dakar a dit oui. Mais tardivement

Le Sénégal a officiellement soutenu la candidature de son ancien président en juillet. Le geste est singulier : Bassirou Diomaye Faye, arrivé après une rupture profonde avec l’ancien régime, défend la candidature internationale de son prédécesseur. Premier paradoxe : la politique intérieure peut opposer deux pouvoirs, la diplomatie peut les réunir autour d’un intérêt national. Mais ce soutien intervient tard. A-t-il réparé une faiblesse diplomatique ou entériné un rapport de force déjà cristallisé ? Le troisième scrutin montre que Dakar n’a pas encore transformé son soutien en dynamique visible.

Et Paris ?

Macky Sall a été reçu par Emmanuel Macron le 2 juin 2026, dans le contexte de sa candidature. Les deux hommes ont évoqué une ONU « ambitieuse, réformée et revitalisée ». Mais une réception à l’Élysée n’est pas un soutien déclaré. La France est membre permanent du Conseil de sécurité : son positionnement peut tout changer. D’où la question machiavélienne : en diplomatie, que vaut un geste lorsqu’il n’est pas accompagné d’une parole ? Prudence : on parle d’un soutien supposé, éventuel, non déclaré.

Pékin et Moscou : les portes ne sont pas fermées

Le 29 juin, Wang Yi reçoit Macky Sall à Pékin. Le communiqué chinois présente sa candidature comme l’expression des intérêts communs du Sud global et de l’Afrique. Pékin veut jouer un rôle « responsable et constructif ». Sall insiste sur la souveraineté, la non-ingérence, la réforme pragmatique de l’ONU, le rôle du Conseil de sécurité, le multilatéralisme, la coopération Sud-Sud et le principe d’une seule Chine. Mais aucune annonce publique de soutien chinois. Le 20 juillet, à Moscou, il rencontre Sergueï Lavrov : multilatéralisme, réforme de l’ONU, rôle central de l’Organisation. Même silence sur un soutien explicite. Macky Sall cherche donc à être acceptable simultanément par Washington, Paris, Pékin et Moscou, sans devenir l’homme d’un seul camp. C’est son argument. C’est aussi son défi : dans un monde polarisé, celui qui parle à tous peut-il être choisi par tous ?

Le paradoxe des « cinq pour, neuf contre »

Les chiffres doivent être lus froidement. Macky Sall passe de six voix favorables au premier scrutin à cinq au troisième, tandis que les « discourage » passent de sept à neuf. Il ne progresse pas ; son rejet exprimé augmente. Le 18 septembre, Rebeca Grynspan arrive en tête avec neuf voix favorables, devant Carolyn Rodrigues-Birkett avec huit. Aucun candidat ne dispose d’un consensus suffisant. Les scrutins informels sont secrets, indicatifs, non contraignants, et ne distinguent pas encore membres permanents et non permanents. Cinq voix ne valent donc pas politiquement si l’on ignore qui les a données. Une voix d’un membre permanent n’a pas la même portée qu’une voix d’un membre élu. Le véritable enjeu n’est pas seulement de compter les « encourage » : il faut savoir qui peut dire oui. Et surtout, qui peut dire non.

La démocratie internationale face à la géopolitique

L’ONU est née d’une promesse philosophique : organiser la coexistence des nations autour du droit, du dialogue et de la paix. Mais son architecture porte une contradiction originelle. L’Assemblée générale repose sur l’égalité souveraine des États ; le Conseil de sécurité consacre une hiérarchie entre les puissances. Cinq États disposent d’un privilège : le droit de veto. Le secrétaire général n’est pas élu par les peuples. Il est recommandé par le Conseil de sécurité, puis nommé par l’Assemblée générale. Comment produire une volonté générale lorsque certains membres disposent d’un pouvoir institutionnel supérieur aux autres ? Peut-on organiser juridiquement la puissance sans que la puissance finisse par déborder le droit ? La candidature Macky Sall devient un miroir : celui de l’Afrique, du système international, et de l’écart entre l’égalité proclamée et l’inégalité réelle des puissances.

Le candidat des équilibres impossibles ?

Ancien chef d’État africain, francophone, Macky Sall possède une expérience directe des relations avec l’Europe, les États-Unis, la Chine et la Russie. Il peut dialoguer avec des camps profondément divisés. Mais cette caractéristique n’est pas automatiquement un avantage. Un candidat de compromis n’est pas nécessairement celui qui séduit tout le monde ; c’est parfois celui que personne ne considère comme suffisamment dangereux pour être bloqué. Nuance essentielle. En 2016, six scrutins informels avaient été nécessaires avant que le Conseil de sécurité ne converge vers António Guterres. Cela ne permet pas de prévoir l’issue actuelle, mais rappelle que la hiérarchie des premiers tours peut évoluer.

Le vrai test pour Macky Sall

La question n’est plus seulement de savoir s’il peut améliorer son score. Elle est de savoir s’il peut transformer ses relations diplomatiques en coalition politique suffisamment large. Dakar a donné son soutien. Pékin l’a reçu et a reconnu la dimension africaine et Sud globale de sa candidature. Moscou l’a écouté. L’Élysée demeure au cœur des interrogations. Mais entre les capitales et New York, il reste un fossé que les scrutins informels viennent de mesurer. Cinq voix « encourage » ne sont pas une consécration. Neuf « discourage » ne sont pas une condamnation définitive. Ils constituent un avertissement : les réseaux ne remplacent pas les rapports de force ; les symboles ne remplacent pas les suffrages ; le soutien d’un État ne garantit pas l’adhésion des autres.

L’Afrique peut-elle choisir celui qui parlera au monde ?

L’Afrique demande depuis longtemps une représentation plus juste. Elle revendique une réforme du Conseil de sécurité. Mais lorsque l’occasion se présente de voir un Africain accéder au sommet de l’ONU, une question plus exigeante surgit : l’Afrique peut-elle seulement présenter un candidat, ou peut-elle réellement construire le consensus mondial autour de lui ? Présenter un candidat relève de la souveraineté. Le faire accepter relève de la puissance. Faire de cette puissance une force de consensus relève de la diplomatie. Macky Sall se trouve à cette intersection. Il n’est pas, à ce stade, le candidat dominant. Mais la course n’est pas verrouillée. Car le système onusien obéit à une étrange alchimie : le candidat qui arrive en tête n’est pas nécessairement celui qui réunira les conditions du consensus. La politique internationale commence souvent là où s’arrête l’arithmétique. Et derrière Macky Sall, derrière Dakar, Paris, Pékin et Moscou, une question demeure suspendue au-dessus de Manhattan : dans un monde qui proclame l’égalité souveraine des nations, qui possède réellement le pouvoir de choisir celui qui parlera au nom du monde ?

Ndiamé SAKHO

Philosophe, Enseignant-Chercheur

Prendre la parole

Le fil reste ouvert entre deux éditions du Grand Panel.

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