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CHRONIQUE – SONKO, LE PROCÈS DU MIROIR : VOUS NE POUVEZ PAS FUIR VOTRE PROPRE BILAN

Monsieur Ousmane Sonko, il arrive un moment dans la vie politique où l’homme d’État doit cesser de regarder son adversaire et accepter de se regarder lui-même. Ce moment est venu pour vous. Vous avez beaucoup parlé, beaucoup accusé, beaucoup dénoncé. Vous avez bâti votre trajectoire sur la rupture, le soupçon et la désignation de responsables. Mais gouverner introduit une différence essentielle avec l’opposition : lorsque vous gouvernez, vous devenez comptable de ce que vous dénonciez hier. Et c’est précisément de cette responsabilité que vous semblez aujourd’hui vouloir vous soustraire.

Vous ne pouvez pas revendiquer le mérite de la victoire de 2024, vous présenter comme l’artisan de l’accession de Bassirou Diomaye Faye à la magistrature suprême, avoir été Premier ministre pendant plus de deux ans, avoir disposé d’une influence politique considérable sur les choix du régime, puis prétendre que les difficultés du Sénégal seraient exclusivement celles de quelqu’un d’autre. Vous ne pouvez pas être l’homme du pouvoir quand le pouvoir réussit et devenir spectateur lorsque le pouvoir rencontre ses premières tempêtes. Vous avez voulu le pouvoir, vous l’avez obtenu, vous l’avez exercé : vous devez donc accepter le jugement que le pouvoir appelle.

Monsieur Sonko, vous ne pouvez pas vous attribuer la victoire et récuser le bilan

Vous avez été au cœur de l’Exécutif pendant les deux premières années du régime. Le président Diomaye Faye vous avait confié une place centrale dans l’architecture du nouveau pouvoir et une latitude politique exceptionnelle. Lorsque vous étiez Premier ministre, vous aviez donc les moyens d’agir, d’orienter, d’arbitrer et de rendre compte. Vous ne pouvez aujourd’hui demander au peuple de vous considérer comme l’architecte de l’alternance lorsqu’il s’agit de célébrer votre rôle historique, puis comme un simple témoin lorsqu’il s’agit d’en examiner les résultats. La politique n’est pas un théâtre où l’on change de personnage selon que la scène est éclairée ou plongée dans l’obscurité.

Monsieur Sonko, vous ne pouvez pas transformer la dette en instrument d’accusation sans accepter votre part de responsabilité

Sur la dette, soyons précis : la crise des finances publiques ne commence pas avec vous. Les audits ont révélé d’importantes sous-déclarations antérieures à votre arrivée au pouvoir. Mais cela ne vous exonère nullement de votre responsabilité politique. Vous avez fait de la transparence financière l’un des fondements de votre légitimité. Vous avez promis une rupture avec les pratiques anciennes. Dès lors, vous ne pouvez pas simplement dire : « c’était avant nous », lorsque les conséquences de cette situation vous ont placé devant l’obligation de gouverner.

Vous avez hérité d’une situation difficile. Très bien. Mais après l’héritage commence la responsabilité du gestionnaire. Le problème n’est donc pas seulement ce que vous avez trouvé, mais ce que vous avez fait de ce que vous avez trouvé, et surtout la manière dont vous avez communiqué avec le pays, les marchés et les partenaires financiers. Vous avez voulu faire de la révélation de la dette un acte de vérité. Or, en politique économique, la vérité mal administrée peut devenir une crise supplémentaire. Le courage politique consiste à dire la vérité ; la responsabilité d’État consiste à savoir comment, quand et avec quelles conséquences on la dit.

Monsieur Sonko, vous ne pouvez pas dénoncer les difficultés économiques comme si vous n’aviez jamais gouverné

Le Sénégal traverse une période de fortes tensions économiques : dette lourde, contraintes budgétaires, difficultés de financement, pression sur les comptes publics et défiance accrue des partenaires. Vous ne pouvez donc pas vous présenter aujourd’hui comme le procureur d’une situation dont vous avez été pendant deux années l’un des principaux responsables politiques.

Vous ne pouvez pas dire au peuple : « Regardez ce qu’ils ont fait au pays », sans entendre cette réponse : « Regardez aussi ce que vous avez fait lorsque vous étiez aux commandes. » C’est ici que la politique rejoint la philosophie. Socrate nous enseignait que le premier devoir de l’homme est de se connaître lui-même. Vous avez beaucoup demandé aux autres de rendre des comptes. Il est temps d’appliquer à vous-même cette exigence : connais-toi toi-même, Monsieur Sonko ; connais surtout ton bilan.

Monsieur Sonko, pourquoi cet acharnement autour de la Constitution ?

Pensez-vous que les réformes constitutionnelles soient des activités ludiques ? Une Constitution n’est ni un jouet institutionnel ni un instrument de circonstance. Elle organise l’équilibre des pouvoirs et engage l’avenir de la République. Pourquoi cette fébrilité maintenant que vous n’êtes plus Premier ministre ? Pourquoi cette volonté de réduire certaines prérogatives présidentielles maintenant que vous avez quitté l’Exécutif ?

Lorsque vous étiez à la Primature, vous aviez toute latitude pour défendre ces réformes depuis l’intérieur du pouvoir. Vous ne l’avez pas fait avec cette intensité. Vous le faites maintenant. La coïncidence interroge. Votre majorité parlementaire vous permet de porter un agenda puissant ; mais utiliser cette majorité pour déplacer le centre de gravité des institutions au moment où votre rapport avec le président s’est dégradé donne inévitablement à ces initiatives une dimension politique.

Vous prétendez renforcer les institutions ; mais si cette réforme est surtout utilisée pour affaiblir l’autre branche du pouvoir, alors vous ne renforcez pas la République : vous cherchez à modifier le rapport de forces.

Monsieur Sonko, dites-nous aussi ce qu’il en est des fonds politiques

Vous ne pourrez plus intimider ceux qui veulent parler et dénoncer. Vous ne pourrez plus faire de la dénonciation une prérogative réservée à ceux qui détiennent le pouvoir de qualifier leurs adversaires. Vous avez longtemps exigé la transparence : il est donc légitime de vous retourner aujourd’hui votre propre exigence.

Pourquoi ne dites-vous pas ce qu’il en est réellement des fonds politiques ? Après avoir vous-même évoqué devant l’Assemblée nationale l’existence et l’utilisation de fonds spéciaux relevant d’un régime particulier, comment pouvez-vous aujourd’hui réclamer des décharges et davantage de justifications sur l’utilisation discrétionnaire des fonds politiques par le président de la République ?

Si vous estimez que ces fonds doivent être davantage contrôlés, dites-le clairement et proposez une réforme générale. Mais appliquez-la à tous. La République ne peut pas fonctionner avec deux règles : une pour ceux que vous combattez et une autre pour ceux que vous protégez. Exiger aujourd’hui des comptes que l’on jugeait hier inutiles ou inopportuns lorsqu’on exerçait soi-même des responsabilités, voilà une contradiction qui mérite au minimum une explication. Quelle hypocrisie !

Monsieur Sonko, vous êtes prisonnier de votre propre paradoxe

Votre problème n’est plus seulement politique. Il est philosophique. Vous avez construit votre légitimité sur la rupture ; gouverner exige de construire. Vous avez bâti votre ascension sur la dénonciation ; gouverner exige de proposer. Vous avez prospéré politiquement grâce au soupçon ; gouverner exige de restaurer la confiance. Vous avez longtemps dit : « Le système est responsable. » Vous êtes désormais confronté à une question autrement plus difficile : « Et vous, qu’avez-vous fait du système dont vous avez hérité ? »

C’est le moment du miroir. Et le miroir politique est cruel : il ne permet pas de calomnier son propre reflet.

Vous voilà revenu à votre désespérance sisyphienne

Je vous l’avais déjà dit dans une précédente chronique : votre trajectoire ressemble de plus en plus à une expérience sisyphienne. Vous poussez le rocher jusqu’au sommet, vous croyez avoir atteint le point de bascule, puis le rocher retombe. Vous recommencez : accusation, mobilisation, dénonciation, promesse, confrontation. Mais le rocher retombe toujours.

Votre difficulté n’est plus de conquérir le pouvoir. Vous l’avez déjà conquis. Votre difficulté est désormais de démontrer que vous savez le transformer en résultats. C’est là que commence votre véritable épreuve.

Vous ne pouvez plus gouverner par le récit

Pendant longtemps, votre principal instrument politique a été le récit : rupture, persécution, complot, système, responsables cachés. Mais un peuple qui vous a porté au pouvoir finit toujours par demander autre chose : où sont les résultats ?

Le temps du récit finit lorsque commence le temps du bilan. Vous multipliez les sorties, les attaques et les offensives politiques ; mais plus vous parlez, plus une question revient : où étiez-vous lorsque vous gouverniez ? Vous ne pourrez pas éternellement la contourner.

Monsieur Sonko, Diomaye n’est plus l’homme que vous pouviez contenir

Vous avez peut-être commis une erreur stratégique majeure : croire que Bassirou Diomaye Faye resterait éternellement l’homme de votre victoire, celui qui vous devait politiquement son ascension et dont vous pourriez déterminer la trajectoire.

Mais le pouvoir transforme les hommes. Diomaye a fini par comprendre qu’il n’était pas seulement le président issu de votre combat. Il est le président de la République. La nuance est immense.

Vous n’êtes plus au cœur de l’Exécutif. Vous êtes désormais à la tête du Parlement. Vous devez donc accepter une vérité fondamentale : la majorité parlementaire n’est pas la République ; l’Assemblée nationale n’est pas le Sénégal ; la victoire électorale n’est pas un titre de propriété sur l’État.

Vos coups parlementaires ne suffiront pas

Vous pouvez utiliser l’Assemblée, multiplier les propositions de loi, convoquer des commissions, chercher à modifier la Constitution et tenter de déplacer le centre de gravité du pouvoir. Mais vous ne pouvez pas éternellement transformer l’institution parlementaire en champ de bataille personnel.

La République survivra aux hommes, aux partis et aux querelles. Elle survivra même à ceux qui se croient indispensables. Vous pouvez gagner des batailles parlementaires ; vous pouvez imposer momentanément votre agenda. Mais vous ne gagnerez pas contre la réalité, vous ne gagnerez pas contre le temps et surtout vous ne gagnerez pas contre le jugement du peuple.

Car le peuple finit toujours par rendre son verdict

Vous avez enseigné aux Sénégalais que tout dirigeant devait rendre des comptes. Vous avez fait de la responsabilité publique une exigence morale. Vous avez demandé aux anciens gouvernants de répondre de leurs actes. Très bien. Le principe doit s’appliquer à tous. À vous aussi.

Vous ne pouvez pas demander au peuple de juger hier tout en lui demandant d’oublier votre propre bilan d’aujourd’hui. Vous ne pouvez pas réclamer la reddition des comptes pour les autres et l’amnistie politique pour vous-même. Le peuple vous jugera, non selon vos discours, vos intentions proclamées ou vos accusations, mais selon les résultats.

Monsieur Sonko, le cycle est terminé

Le cycle de la conquête est terminé. Celui de la justification commence. Et ce cycle est beaucoup plus cruel : lorsqu’on conquiert le pouvoir, on peut promettre ; lorsqu’on gouverne, on doit démontrer ; lorsqu’on échoue, on doit répondre ; lorsqu’on quitte le pouvoir, il reste une seule chose : le bilan.

Vous avez voulu incarner la rupture. Répondez de la rupture entre vos promesses et la réalité. Vous avez voulu incarner la refondation. Répondez de ce qui a réellement été refondé. Vous avez voulu incarner la souveraineté. Répondez de l’état de nos finances, de notre économie et de notre crédibilité extérieure. Vous avez voulu incarner la justice. Acceptez que le premier tribunal soit celui de la vérité.

Votre véritable adversaire n’est plus Diomaye

C’est peut-être la leçon que vous refusez encore d’entendre. Votre véritable adversaire n’est plus Bassirou Diomaye Faye. Ce n’est même plus PASTEF. Ce n’est plus l’opposition. Votre véritable adversaire est désormais votre propre bilan.

Et contre lui, vous ne pourrez ni faire campagne, ni organiser un meeting, ni convoquer une majorité parlementaire. Vous ne pourrez pas l’accuser, le calomnier ou lui faire porter le chapeau. Parce qu’un bilan ne parle pas. Il se constate.

Vous voilà arrivé au moment tragique de toute ambition politique excessive : celui où l’homme découvre que son plus grand adversaire n’est pas celui qu’il combattait, mais l’image qu’il renvoie désormais de lui-même.

C’est la tragédie de Sisyphe : pousser encore le rocher en espérant qu’il ne retombera pas. Vous pouvez multiplier les manœuvres et tenter encore de déplacer la responsabilité. Mais le rocher retombera, parce qu’on ne peut pas indéfiniment échapper aux conséquences de ses propres choix.

Monsieur Sonko, vous avez demandé au Sénégal de ne plus avoir peur de regarder son passé. Aujourd’hui, le Sénégal vous demande simplement de regarder votre propre présent.

Vous avez voulu être celui qui juge. Vous découvrirez peut-être que l’histoire réserve parfois aux juges un destin inattendu : être eux-mêmes jugés.

Et cette fois, le tribunal ne sera ni celui de l’Assemblée, ni celui d’un parti, ni celui des réseaux sociaux. Ce sera celui du peuple : le même peuple dont vous avez sollicité le sacrifice au nom de votre combat, le même peuple qui vous a donné sa confiance, le même peuple qui attend maintenant des résultats.

Devant ce tribunal-là, Monsieur Sonko, il n’y aura ni slogan, ni posture, ni bouc émissaire. Il n’y aura qu’une question : qu’avez-vous fait du pouvoir que le Sénégal vous avait confié ?

C’est à cette question, et à aucune autre, que votre avenir politique devra désormais répondre.

Ndiamé SAKHO,

Philosophe, Enseignant-Chercheur

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