JOURNEE MONDIALE DU BEGAIEMENT : Laissez-nous finir nos phrases !

À l’occasion de la Journée mondiale du bégaiement, célébrée le 22 octobre dans le monde et le 24 octobre au Sénégal, Assane KA, ingénieur en informatique qui bégaie depuis l’enfance, raconte les moqueries qu’il a subies, les faux remèdes auxquels il a eu recours et comment il a peu à peu repris confiance en lui et en sa parole.
Je bégaie depuis que je suis enfant. Je me souviens d’un vendredi. Mon grand frère m’avait demandé de dire à son ami de l’appeler au moment de partir à la prière. Le salon était plein de monde. J’ai transmis le message comme je pouvais, en butant sur les mots. À peine avais-je fini que tout le monde a éclaté de rire. Ce n’était pas un rire gentil. On se moquait de moi.
À partir de là, je me suis refermé sur moi-même. Nous vivions en grande famille. Parfois, quand je parlais près d’une fenêtre, les gens à l’intérieur éclataient de rire. Le lendemain, je les entendais encore raconter la scène. Dans le quartier, des amis m’enregistraient pour faire écouter ma voix à leurs copains. À force, j’ai fini par avoir peur des autres. Je pouvais passer une journée entière sans ouvrir la bouche. J’ai coupé les ponts avec tout le monde pour cavalier seul.
À l’école Au collège et au lycée, les choses ne se sont pas arrangées. Mes études ont même failli s’arrêter à cause des moqueries de certains professeurs. En classe de cinquième, mon professeur d’histoire-géographie me demandait, devant toute la classe, comment j’allais faire pour trouver une femme ou ce que je ferais si je devenais président. Un autre m’envoyait au tableau, puis se plaçait derrière moi pour rire.
Certains camarades s’asseyaient à côté de moi uniquement pour que je leur souffle les réponses. Moi, je n’arrivais pas à les dire à voix haute. Eux y arrivaient, et c’étaient eux qui obtenaient les points.
À l’université, j’étais en licence de mathématiques-informatique et je m’en sortais très bien dans les deux disciplines. Quand j’ai demandé conseil à un professeur, il m’a orienté vers l’informatique. Pour lui, les mathématiques menaient à l’enseignement, et moi, je bégayais trop.Ce jour-là, ce ne sont pas mes notes qui ont décidé de mon avenir. C’est ma façon de parler.
Les faux remèdes
Pourtant, depuis tout petit, je cherchais des solutions. À la fin du primaire, un cousin m’a conseillé de boire dans une gorge de mouton. Je mettais aussi des billes en verre dans ma bouche pour essayer de parler. Rien de tout cela n’a marché. Je tiens à le dire aux parents : ces pratiques ne guérissent pas le bégaiement. Et mettre des billes dans la bouche d’un enfant est dangereux, car il risque de s’étouffer.
Le bégaiement n’est pas une malédiction. Il ne s’attrape pas et n’a rien à voir avec l’intelligence. C’est un trouble de la parole, qui a souvent une origine familiale. Ce qui m’a aidé en terminale, j’ai suivi plusieurs semaines de séances chez un orthophoniste. Nous travaillions la syllabation et le mot à mot. Ça marchait, mais je trouvais la méthode lente. J’avais l’impression de parler comme un robot. Avec le recul, je comprends que c’était une première étape. Mon professeur de mécanique m’a aussi donné une astuce : bégayer à l’intérieur et ne laisser sortir que la version fluide. Le vrai déclic est arrivé en master 2. Je savais qu’après les études, il faudrait entrer dans le monde du travail, passer des entretiens, participer à des réunions, faire des présentations. Je devais apprendre à dépasser mes peurs. Je me suis servi de la musique pour travailler les intonations et le rythme. J’écoutais de grands orateurs comme Léopold Sédar Senghor, Martin Luther King et Barack Obama, et j’essayais de reproduire leurs techniques. Sur Internet, je regardais tout ce que je trouvais sur la communication, au point de saturer mon ordinateur.
À la fin de mes études, je me suis fait une promesse : ne plus jamais avoir peur de quelqu’un simplement parce qu’il représente une autorité, quel que soit son domaine. Face à ces personnes, j’avais toujours du mal à sortir les mots. Cette promesse m’a beaucoup aidé.
Aujourd’hui, j’ai confiance en moi. J’ai appris à m’estimer et à me respecter. Et je n’hésite plus à sortir de ma zone de confort. Écoutez jusqu’au bout. Cette année, au Sénégal, le thème retenu est : « Les différentes facettes du bégaiement : laquelle est la vôtre ? » La mienne, c’est celle de quelqu’un qui sait ce que ça fait d’être moqué quand on parle, mais aussi ce que ça change d’être écouté.
Un enfant qui bégaie à besoin d’être accompagné le plus tôt possible. Or, au Sénégal, les orthophonistes sont encore trop peu nombreux. Je partage mon histoire pour qu’aucun enfant n’ait à se taire et qu’aucun étudiant ne renonce à ce qu’il aime à cause de sa façon de parler. Aux parents, aux enseignants et aux amis, je demande simplement une chose : quand quelqu’un bégaie devant vous, ne riez pas et ne finissez pas ses phrases à sa place.
Laissez-lui le temps. Écoutez-le jusqu’au bout. Laissez-nous finir nos phrases.
Assane KA, ingénieur en informatique