Le cri de cœur d’un député du peuple pour ceux que l’État a oubliés dans les ténèbres

Regardez l’agenda de ces derniers mois. Des sessions extraordinaires à répétition à l’Assemblée. Un Palais transformé en permanence politique, occupé à débaucher des maires. Des accusations croisées de détournement autour de Kosmos et du programme « un étudiant, un ordinateur ». Le débat tourne autour de Pastef et de Kiraay, au point que certains y voient un arrangement entre amis pour garder le pouvoir.
Pendant ce temps, les chiffres ne bougent pas. Le Premier ministre lui-même a reconnu que près de 8 millions de Sénégalais vivent dans la précarité. Selon Afrobaromètre, 80 % des ruraux connaissent une pauvreté modérée à forte : un repas par jour, l’eau tirée à la main, des soins hors de portée, pas d’électricité. Le chômage élargi atteint 22,9 % au premier trimestre 2026 selon l’ANSD, et 28,4 % chez les 15-34 ans. Plus d’un jeune de 15 à 24 ans sur trois n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation. Le gouvernement a lui-même recensé 351 licenciements dans des structures publiques ou parapubliques. Près d’un Sénégalais sur deux a déjà envisagé de quitter le pays, le plus souvent pour trouver du travail.
L’adversaire, c’est la pauvreté, le chômage, les licenciements. Derrière chaque chiffre, il y a des vies, des familles, des avenirs suspendus.
Une panne ressentie différemment
Les coupures des dernières semaines ont touché tout le monde. Thierno Alassane Sall en a donné l’explication technique, loin des thèses de sabotage : la panne du surpresseur de la centrale sur barge, qui n’avait pas d’unité de secours. Un poste de distribution hors service ne prive de courant que les quartiers qu’il dessert ; or, des villes et des villages ont été touchés en même temps. Il a aussi rappelé que le Sénégal, qui exportait de l’électricité vers la Gambie, la Mauritanie et le Mali il y’a juste moins de 3ans, importe aujourd’hui jusqu’à 200 MW de Guinée. La centrale de WAE, conçue pour le gaz, tourne au diesel pour un coût de l’ordre d’un milliard de francs CFA par jour.
Le passage le plus juste de son propos est ailleurs. Nous avons crié au scandale après quelques heures, parfois quelques jours, sans courant. Selon l’ASER, près d’un tiers du monde rural n’a pas accès à l’électricité. Pour ces populations, cette réalité dure en permanence. Elles ne vivent pas aux Parcelles, à GuinawRails ou à la Médina. On les entend peu, alors on s’en occupe peu.
Le lien est simple, et pourtant rares sont ceux qui le font : ce qui nous a paru insupportable pendant une semaine est la condition ordinaire de millions de nos compatriotes. Dans le noir, il n’y a pas que des ampoules éteintes. Il y a des vies mises entre parenthèses.
Je suis de Fimela, dans le monde rural. Chez moi, la maison familiale est alimentée par des panneaux solaires. Elle sert de station de recharge de téléphones pour les voisins. Chaque soir, des jeunes, des mères, des anciens viennent y brancher leur appareil. Ce geste est simple. Il dit surtout l’absence de l’État et la force des solidarités locales. Il me rappelle que l’électricité relie une famille à un proche, un malade à un dispensaire, un jeune au monde. Alors quand on parle de villages plongés dans le noir, Fimela me revient. Je pense à tous ces gestes du quotidien qui dépendent d’une prise.
37 milliards, moins de 30 villages
Le dossier ASER-AEE Power en donne une illustration. Le marché prévoyait l’électrification de plus de 1 600 villages. 37 milliards de francs CFA ont été versés à AEE Power EPC au titre de l’avance de démarrage. Sur le terrain, moins de 30 villages ont été traités. 37 milliards partis. Moins de 30 villages éclairés. Le contraste est cruel.
Les alertes existaient, et elles venaient de l’intérieur de l’État. Le 26 août 2024, le ministre Birame Souleye Diop écrivait au Premier ministre que les travaux n’avaient pas démarré malgré l’avance, et qu’une partie de celle-ci avait probablement servi à payer les primes des cautions. La banque a alerté le ministre des Finances et l’ARCOP en septembre 2024, puis le Secrétaire général du Gouvernement en décembre.
Le pouvoir a nié, puis il s’est tu. Le Code des marchés offrait des outils clairs : mise en demeure, appel des cautions, résiliation, poursuites. Aucun n’a été actionné. Le responsable d’AEE Power, M. José G. Tausz, a reconnu dans une interview à Walf avoir reçu la somme, a réclamé 55 milliards supplémentaires, puis est reparti en annonçant qu’il ne répondrait plus à la justice sénégalaise. Depuis l’ordonnance de la Cour suprême du 21 février 2025, rien ne s’oppose pourtant à l’exécution du marché. Le projet de loi de finances rectificative 2026 prévoirait encore un décaissement de 1,5 milliard de francs CFA, demandé à Santander, pour régler éventuellement une facture de cette même entreprise.
Des dossiers traités différemment
Sur Kosmos, où le préjudice reste à ce stade une éventualité, on annonce une enquête de l’IGE et on exhibe une lettre ministérielle de juin 2026. Sur l’ASER, l’argent est parti, les villages sont restés dans le noir, et la lettre du même ministre, datée de 2024, personne ne la montre.
Le contraste avec d’autres dossiers est frappant. Sans préjuger de la culpabilité de quiconque, puisque c’est aux juges d’en décider, on constate que le patron de Lansar Auto est détenu pour environ 13,6 milliards, soit le tiers de ce qu’a perçu l’entreprise espagnole, alors que ses paiements sont passés par toute une chaîne de validation publique. D’anciens ministres ont connu la prison ou le bracelet électronique pour des montants bien inférieurs. AEE Power, elle, n’est pas inquiétée.
Pourquoi lui ?
On peut ne pas partager toutes les positions de Thierno Alassane Sall. Sur ce dossier, il est difficile de lui reprocher l’opportunisme. Il en parle depuis plus d’un an : conférences de presse, interventions à l’Assemblée, question écrite, lettre au Président de la République. Faute de réponse, il a porté plainte lui-même. Une procédure est aujourd’hui en cours au Sénégal et en Espagne, et le Gouvernement s’abrite désormais derrière cette plainte pour ne plus rien dire.
Ce sujet attire peu l’attention médiatique. Les victimes vivent loin des plateaux de télévision. C’est justement pour cela qu’il faut le porter. La suite est annoncée : avec la société civile, une marche, puis une tournée des villages concernés, un par un, pour informer les habitants et les aider à faire valoir leurs droits.
Il l’a répété : ce dossier relève de l’argent public et de la dignité. Deux questions restent posées au Gouvernement, et elles n’appellent pas de longs discours. Où sont les 37 milliards ? Quand les villages seront-ils raccordés ?
Dr Samba Faye
République des Valeurs – Réewum Ngor