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« Le Professeur et le pouvoir : Mary Teuw Niane, une conscience dans les couloirs de la République »

« Il y a des hommes qui entrent en politique pour conquérir le pouvoir. Et puis il y a ceux qui y entrent avec quelque chose de plus rare : une expérience, une œuvre et une certaine idée de l’État. »

Il est parfois des polémiques qui révèlent moins la faiblesse de celui qu’elles prennent pour cible que la pauvreté du débat public qui les produit.

La récente contribution du professeur Mary Teuw Niane, dans laquelle il dénonce ce qu’il considère comme les manifestations d’une certaine imposture politique, appartient à cette catégorie. Elle aurait pu susciter le débat, la contradiction, voire la réfutation. Elle a malheureusement donné lieu, ici ou là, à des invectives qui interrogent davantage notre rapport à l’intellectuel engagé qu’elles ne renseignent sur la pertinence de ses propos.

Car enfin, que reproche-t-on réellement à Mary Teuw Niane ?

D’avoir parlé ?

D’avoir critiqué ?

D’avoir rappelé que la politique n’est pas seulement affaire de slogans, de posture et de conquête électorale ?

Ou peut-être, plus profondément, d’avoir rappelé une vérité devenue inconfortable : une République ne se construit pas uniquement avec des militants ; elle a aussi besoin d’intellectuels, de techniciens, de serviteurs de l’État et de consciences capables de penser au-delà des intérêts immédiats des partis.

C’est précisément pour cette raison que le cas Mary Teuw Niane mérite mieux que la polémique du moment.

Il mérite un examen.

Et peut-être même un hommage.

L’homme qui avait déjà construit sa légitimité avant d’entrer en politique

Il existe une différence fondamentale entre l’homme qui fait de la politique son métier et celui qui vient à la politique avec une œuvre déjà accomplie.

Mary Teuw Niane appartient incontestablement à cette seconde catégorie.

Mathématicien de formation, professeur titulaire de classe exceptionnelle, ancien recteur de l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis, ancien ministre de l’Enseignement supérieur, il a construit pendant des décennies une légitimité qui ne devait rien aux appareils politiques.

Il n’est pas entré dans la République par la porte du militantisme.

Il y est entré par celle du savoir, de l’université, de la compétence et du service public.

Cette trajectoire n’est pas anodine.

Elle rappelle qu’avant d’être un espace de conquête électorale, la République est d’abord un espace de compétence.

Une société peut élire ses dirigeants. Elle ne peut pas, par décret électoral, fabriquer des savants, des universitaires, des ingénieurs, des administrateurs ou des hommes d’État.

Le professeur Niane avait donc déjà quelque chose que la politique ne pouvait ni lui donner ni lui retirer : une œuvre.

Son passage à la tête de l’Université Gaston-Berger, puis au ministère de l’Enseignement supérieur, l’a placé au cœur de grandes transformations de l’enseignement supérieur sénégalais. L’Université virtuelle du Sénégal, l’ANAQ-Sup, Campusen, les ISEP et diverses réformes de gouvernance universitaire figurent parmi les chantiers associés à son passage au ministère.

On peut discuter ces réformes.

On peut en contester certaines orientations.

On peut même juger que leur bilan mérite une évaluation contradictoire.

Mais il faudrait alors avoir la rigueur de distinguer la critique d’une politique de l’effacement d’une œuvre.

C’est cette distinction qui manque parfois cruellement dans notre débat public.

L’intellectuel qui accepte de devenir homme politique sans cesser d’être intellectuel

Le Sénégal possède une longue tradition d’intellectuels engagés dans la construction de l’État.

Léopold Sédar Senghor en fut l’exemple le plus éclatant : poète, philosophe de la culture, agrégé, penseur de la civilisation et homme d’État.

Cheikh Anta Diop représenta une autre figure : celle du savant qui considère que la connaissance n’a de sens véritable que lorsqu’elle contribue à la dignité historique et politique des peuples.

Mary Teuw Niane appartient à une autre génération et à un autre registre.

Il n’est ni Senghor ni Cheikh Anta Diop.

Mais il participe de cette même famille intellectuelle : celle des hommes pour lesquels le savoir n’est pas un privilège social, mais une responsabilité envers la collectivité.

C’est peut-être ce qui explique son rapport particulier au pouvoir.

Là où certains cherchent d’abord à conquérir l’appareil d’État, l’universitaire qui devient homme politique peut concevoir l’État comme un outil de transformation.

Il ne demande pas seulement :

« Qui gouverne ? »

Il demande :

« Que produit le gouvernement ? »

Il ne s’interroge pas uniquement sur la distribution des postes.

Il s’intéresse aux institutions.

Aux universités.

Aux politiques publiques.

À la formation.

À la transmission.

À la continuité de l’État.

Cette conception est moins spectaculaire que la politique des meetings.

Mais elle est infiniment plus exigeante.

Avant Diomaye, il y eut déjà le combat républicain

Il serait d’ailleurs injuste de réduire Mary Teuw Niane à son rôle actuel auprès du président Bassirou Diomaye Faye.

Son engagement en faveur de l’alternance de 2024 ne naît pas d’une conversion opportuniste au nouveau pouvoir.

En janvier 2024, alors que la crise institutionnelle provoquée par les manœuvres autour de l’élection présidentielle s’aggravait, Mary Teuw Niane dénonçait publiquement ce qu’il qualifiait de « coup d’État institutionnel » et appelait à préserver le processus électoral. En février, il s’opposait encore frontalement à tout report de la présidentielle.

Il faut mesurer la portée de cette position.

À cette époque, Bassirou Diomaye Faye n’était pas encore président.

PASTEF n’était pas encore au pouvoir.

Le rapport de force était tout autre.

Le choix de Mary Teuw Niane n’était donc pas celui du confort.

Il était celui d’un principe.

L’élection devait avoir lieu. La Constitution devait être respectée. Le pouvoir devait être transmis conformément aux règles républicaines.

C’est précisément ce qui permet de comprendre son engagement aux côtés de Diomaye.

Il ne s’agissait pas seulement de soutenir un candidat.

Il s’agissait de défendre une certaine idée de la République.

Puis vint le Palais : le professeur face à l’apprentissage du pouvoir

Le 2 avril 2024, Bassirou Diomaye Faye fait un choix qui, rétrospectivement, apparaît lourd de signification : il nomme Mary Teuw Niane ministre, directeur de cabinet de la Présidence. La RTS confirmait alors officiellement cette nomination.

Pourquoi ce choix ?

Parce qu’un pouvoir né d’une révolution électorale a besoin de quelque chose que la révolution ne fournit pas nécessairement : l’expérience de l’État.

La victoire électorale produit une légitimité.

Elle ne produit pas automatiquement la maîtrise des institutions.

Elle ne donne pas, par elle-même, la connaissance des rouages administratifs, des équilibres diplomatiques, des contraintes juridiques, des subtilités de l’arbitrage présidentiel et de la temporalité propre à l’État.

Le directeur de cabinet est précisément placé à cette intersection.

Il est l’un de ceux qui peuvent dire au pouvoir :

« Vous pouvez le faire. »

Mais aussi :

« Vous ne pouvez pas le faire ainsi. »

Et parfois :

« Vous ne devez pas le faire du tout. »

C’est là que se mesure la véritable utilité d’un conseiller.

Un conseiller qui applaudit n’est pas un conseiller.

Un conseiller qui obéit mécaniquement n’est pas un conseiller.

Le conseiller véritable est celui qui accepte le risque de déplaire pour éviter au pouvoir de se tromper.

C’est sous cet angle qu’il faut comprendre la place de Mary Teuw Niane auprès de Diomaye.

Et si son véritable tort était d’avoir aidé le président à devenir pleinement président ?

Voilà peut-être la question la plus sensible.

L’élection de Bassirou Diomaye Faye a produit une situation politique singulière.

Il y avait, d’un côté, la légitimité constitutionnelle du président de la République.

Et de l’autre, la puissance politique du leader historique de PASTEF, Ousmane Sonko.

Le premier était président.

Le second était l’homme autour duquel s’était construite la dynamique politique ayant conduit à l’alternance.

Cette dualité ne pouvait pas rester indéfiniment sans produire des tensions.

Or, depuis plusieurs mois, la séparation entre les deux trajectoires est devenue manifeste.

La création de Kiiraay, officialisée le 25 juillet 2026, marque une étape décisive de cette autonomisation politique de Diomaye.

Le président ne se contente plus d’être le visage institutionnel d’une victoire portée par une autre personnalité.

Il construit désormais son propre espace politique.

Et c’est précisément ici que le rôle de Mary Teuw Niane peut être relu.

Je ne prétendrai pas que le professeur est l’unique artisan de cette émancipation. Ce serait historiquement et politiquement excessif.

Mais il est difficile de ne pas voir qu’un président qui dispose auprès de lui d’un universitaire chevronné, d’un ancien ministre et recteur, d’un homme qui connaît les institutions et qui n’est pas prisonnier des réflexes d’un appareil partisan, possède un avantage considérable : la possibilité d’apprendre à exercer la magistrature suprême avec davantage de distance à l’égard de son propre camp.

Et c’est peut-être cela qui dérange.

Non pas que Mary Teuw Niane ait donné des conseils.

Mais qu’il ait pu contribuer à rappeler au président une vérité fondamentale :

Bassirou Diomaye Faye n’est pas le président d’un parti. Il est le président de la République.

La nuance est immense.

Elle est même, dans une démocratie, fondamentale.

Le passage du militant au républicain

C’est ici que se joue peut-être le véritable affrontement philosophique de notre époque politique.

La politique militante fonctionne à la fidélité.

La République fonctionne à la responsabilité.

Le militant demande :

« Es-tu avec nous ? »

Le républicain demande :

« Est-ce conforme à l’intérêt général et aux institutions ? »

Le militant pense en termes de camp.

L’homme d’État pense en termes de nation.

Le militant cherche la victoire.

L’homme d’État doit penser à ce qui subsistera après la victoire.

C’est pourquoi Mary Teuw Niane peut apparaître comme un personnage presque anachronique dans une époque dominée par les réseaux sociaux, les invectives, la communication instantanée et la politique émotionnelle.

Il appartient à une autre temporalité.

La temporalité de l’État.

Et l’État, contrairement aux réseaux sociaux, ne fonctionne pas à l’indignation permanente.

La discrétion comme méthode politique

Il y a quelque chose de profondément sénégalais dans cette manière d’exercer la politique.

Le professeur Niane n’a jamais été un grand tribun de meeting.

Il n’a jamais cherché à transformer chacune de ses interventions en événement médiatique.

Son parcours politique est demeuré relativement discret.

Mais cette discrétion ne doit pas être confondue avec l’absence.

Elle peut être une méthode.

Il existe des hommes politiques qui ont besoin d’être vus pour exister.

Et il existe des hommes dont l’influence se mesure précisément à ce qu’ils font lorsqu’ils ne sont pas sous les projecteurs.

Le rôle d’un conseiller présidentiel appartient largement à cette seconde catégorie.

Dans les monarchies anciennes, le souverain avait ses conseillers.

Dans les grandes démocraties modernes, les présidents ont leurs constitutionnalistes, leurs économistes, leurs diplomates, leurs stratèges et leurs hauts fonctionnaires.

Les dirigeants les plus intelligents n’ont jamais considéré le conseil comme une humiliation.

Ils l’ont considéré comme une nécessité.

Marc Aurèle avait ses philosophes.

Abraham Lincoln avait son « Team of Rivals ».

De Gaulle s’entourait de personnalités dont l’expérience et la compétence pouvaient compléter la sienne.

Mandela, lui aussi, avait compris que le pouvoir véritable ne consiste pas à être le seul à penser.

Il consiste à savoir écouter ceux qui pensent différemment.

Pourquoi l’intellectuel dérange-t-il autant ?

Parce que l’intellectuel véritable introduit dans le débat politique une chose devenue rare : la complexité.

Il refuse les réponses faciles.

Il distingue.

Il contextualise.

Il rappelle l’histoire.

Il met les décisions en perspective.

Et surtout, il peut rappeler aux militants que leur camp n’est pas éternel et que leur victoire ne leur confère aucun droit de propriété sur la République.

C’est peut-être pourquoi les prises de parole de Mary Teuw Niane peuvent susciter des réactions aussi vives.

Parce qu’il ne parle pas nécessairement depuis la logique du parti.

Il parle depuis une expérience plus longue.

Il a connu plusieurs régimes.

Il a dirigé une grande université.

Il a administré un ministère.

Il a participé à la vie politique locale.

Il a été dans l’opposition.

Il est aujourd’hui au cœur de la Présidence.

Cette expérience donne à sa parole une profondeur que ne possède pas nécessairement celui qui vient seulement de découvrir les responsabilités publiques.

La République n’a pas besoin de saints. Elle a besoin de mémoire.

Il ne faudrait pourtant pas transformer Mary Teuw Niane en personnage sacré.

Un homme public doit pouvoir être critiqué.

Ses décisions doivent pouvoir être évaluées.

Son bilan ministériel doit pouvoir être soumis à l’examen.

Ses choix politiques doivent pouvoir être discutés.

Une démocratie digne de ce nom n’accorde d’immunité intellectuelle à personne.

Mais la critique n’est pas l’insulte.

La contradiction n’est pas l’invective.

Le débat n’est pas le lynchage verbal.

Et surtout, la République ne devrait jamais avoir pour habitude d’effacer le mérite de ceux qui l’ont servie simplement parce qu’ils deviennent politiquement gênants.

Ce principe vaut pour Mary Teuw Niane.

Il vaudra demain pour d’autres.

Il doit même valoir pour ceux qui sont aujourd’hui ses adversaires.

C’est cela, précisément, la culture républicaine.

Le paradoxe de Mary Teuw Niane

Il y a finalement une étrange ironie dans le destin politique du professeur Niane.

Il a consacré une partie essentielle de sa vie à former des générations.

Puis il a dirigé une université.

Puis il a administré un ministère.

Puis il a contribué à défendre l’ordre constitutionnel au moment où celui-ci était menacé.

Et aujourd’hui, il accompagne un président qui cherche à transformer une victoire électorale en pouvoir d’État.

Son parcours ressemble ainsi à une longue trajectoire allant du savoir vers le service, puis du service vers la République.

Ce n’est pas le parcours d’un opportuniste.

C’est celui d’un homme qui a progressivement déplacé son champ de responsabilité.

D’abord transmettre.

Ensuite administrer.

Puis conseiller.

Et enfin contribuer, depuis l’intérieur de l’État, à préserver ce qui dépasse les individus.

Ce que certains lui reprochent peut-être est précisément ce qui fait sa valeur

Il serait tentant de dire que Mary Teuw Niane dérange parce qu’il a choisi Diomaye.

Je crois que le problème est peut-être plus profond.

Il dérange parce qu’il semble rappeler que Diomaye peut être président sans être prisonnier de la tutelle politique de qui que ce soit.

Si cette lecture est juste, alors l’émancipation du chef de l’État ne serait pas seulement une rupture politique.

Elle serait aussi une rupture intellectuelle.

Le passage d’une logique de compagnonnage à une logique institutionnelle.

D’une légitimité militante à une légitimité présidentielle.

D’une logique de mouvement à une logique d’État.

C’est précisément ce que l’histoire politique retiendra peut-être de la période actuelle.

Et dans cette histoire, Mary Teuw Niane pourrait apparaître comme l’un de ceux qui auront contribué, discrètement, à cette transformation.

Senghor, Nyerere, Mandela : une même leçon sur le rapport entre savoir et pouvoir

Les comparaisons historiques ont leurs limites, mais elles peuvent éclairer.

Senghor nous a appris qu’un intellectuel pouvait concevoir l’État comme un instrument de civilisation.

Nyerere a montré que l’enseignant pouvait devenir constructeur d’une conscience nationale.

Mandela a démontré que l’exercice du pouvoir pouvait atteindre une forme supérieure lorsqu’il était guidé par la maîtrise de soi et le refus de la vengeance.

Mary Teuw Niane n’est évidemment comparable à aucun d’eux par l’échelle de leur destinée.

Mais il participe d’une même idée :

le pouvoir politique devient plus grand lorsqu’il accepte d’être éclairé par le savoir.

Et c’est peut-être cette idée que notre époque est en train d’oublier.

Hommage, donc. Mais hommage critique.

Oui, Mary Teuw Niane mérite probablement davantage de considération que les invectives auxquelles certaines de ses prises de position donnent lieu.

Pas parce qu’il serait infaillible.

Pas parce qu’il faudrait applaudir tout ce qu’il dit.

Mais parce qu’une nation qui ne sait pas reconnaître ses intellectuels engagés finit par décourager précisément ceux dont elle aura le plus besoin demain.

Nous avons besoin de militants.

Nous avons besoin de jeunes.

Nous avons besoin de partis.

Nous avons besoin de débats contradictoires.

Mais nous avons également besoin de professeurs.

De scientifiques.

De magistrats.

D’administrateurs.

D’historiens.

D’économistes.

De philosophes.

Et surtout de personnalités capables de dire au pouvoir ce qu’il n’a pas nécessairement envie d’entendre.

La République ne peut pas être seulement une machine à gagner des élections. Elle doit être une école de responsabilité.

Mary Teuw Niane est, à sa manière, l’un des représentants de cette conception.

Et si son récent billet a provoqué tant de réactions, peut-être faut-il finalement se demander non pas pourquoi le professeur parle encore, mais pourquoi nous supportons si mal qu’un intellectuel nous rappelle que la politique a besoin de vérité, de compétence et de mémoire.

Car dans une République devenue bruyante, la voix la plus précieuse n’est pas toujours celle qui porte le plus loin. C’est parfois celle qui sait ce qu’elle engage lorsqu’elle parle.

Mary Teuw Niane n’est peut-être pas l’homme politique qui parle le plus fort.

Il est peut-être simplement l’un de ceux qui rappellent, par leur parcours, que le pouvoir doit un jour cesser d’être militant pour devenir républicain.

Et que servir la République, au fond, c’est accepter une étrange forme de grandeur :

faire suffisamment de choses pour le pays sans exiger que le pays vous applaudisse pour les avoir faites.

Ndiamé SAKHO

Philosophe, Enseignant-Chercheur

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