PORTRAIT : ENZO FABY, LE SOURIRE DANS LES GANTS

Il a 23 ans, 79 kilos, et un sourire qui ne colle pas avec son sport. C’est la première chose qui frappe chez Enzo Faby.
Il a commencé par le football pro à Malaga. Puis un jour, le grappling. Ce dérivé du jiu-jitsu brésilien où on apprend à tenir, à contrôler, à respirer sous pression. Il a aimé la discipline. La rigueur. Il est resté. Se découvre une attirance forte pour ce nouveau sport devenu très populaire. Un an. Il n’a qu’un an de MMA. C’est à la fois peu et beaucoup.
Peu, parce que dans une cage, un an ce n’est rien. Beaucoup, parce qu’en un an, il a décidé qu’il allait passer pro, et de porter les couleurs du Sénégal, comme à Abidjan pour les championnats d’Afrique, ouvert aux combattants amateurs. Alors là, l’aspirant professionnel surprend son monde et déroule son énergie durant trois beaux combats pour aller jusqu’en finale. Il la perd. Il sourit quand même. Il a appris.
Quand on lui parle de ce sport, de ce parterre qui regarde des hommes noirs prendre des coups, pour sortir de leurs conditions, comme on le disait de la boxe des années 30, il ne s’énerve pas. Il répond simplement : « Moi, c’est la passion qui me guide. » Il n’est pas là pour sortir d’une condition. Il est là parce qu’il a trouvé un endroit où il est lui-même.
Métis sénégalais par sa maman Lissa, il a grandi loin des clichés, entre Paris et Hossegor dans le milieu professionnel de ses parents. Un milieu aimant, dit-il, où il n’a manqué de rien. Il a un bon job dans un métier qu’il aime. Il aurait pu s’arrêter là.
Son objectif est clair et il le dit sans forcer la voix : les Jeux Africains 2027. Et imposer le MMA au Sénégal. Pourquoi le Sénégal ? « C’est un pays de guerriers, de sportifs. Si les conditions sont réunies, les Sénégalais seront intouchables. » Il parle comme un fils qui veut ramener quelque chose à la maison de sa mère. Il y est allé depuis qu’il est petit. Porter le drapeau vert-jaune-rouge, c’était une fierté, pas une stratégie.
Il cite Reug Reug, Diakhaté, ces Sénégalais qui ont ouvert la voie. Lui, il veut faire le chemin inverse : du MMA vers la lutte sénégalaise. Comme un retour aux sources. Avant de préciser concernant la lutte sénégalaise : « je voudrais dire que je ne souhaite pas m’y lancer à plein temps. Je pourrais envisager un combat d’exhibition, si les conditions sont réunies et qu’une belle opportunité se présente, mais mon projet sportif reste centré sur le MMA ».
Comment on passe du gars poli qui dit bonjour à tout le monde au combattant qui entre dans la cage pour « détruire » ? Je lui ai posé la question. Il faut switcher, répond-il. Il y a une phrase qu’il dit et qui reste : « Cette personne qui est dans la cage, souriante, elle est au fond de toi. »
La maturité et la clairvoyance de Enzo expliquent bien l’idée qu’il se fait de ce sport tellement exigeant. « J’aime éprouver le contraste entre la personne que je suis au quotidien et celle que je deviens lorsque j’entre dans la cage. Je suis naturellement souriant et calme en dehors du combat, mais une autre facette de ma personnalité se révèle une fois dans la cage. J’aime penser qu’il y a en moi un héritage de guerrier, transmis par mes ancêtres, comme une force inscrite dans mon ADN. Une rage, une agressivité et une intensité que je canalise uniquement lorsque je combats. »
Le MMA n’est pas le Catch, loin de là. « Je n’ai pas besoin de jouer un personnage, de me montrer constamment énervé ou de détester mon adversaire pour être performant. Je peux le respecter avant et après le combat tout en donnant tout ce que j’ai une fois dans la cage. Quand le combat est terminé, je redeviens simplement la personne que je suis : souriante, calme et fidèle à elle-même. Je n’ai pas besoin de porter un masque en dehors de la cage pour prouver qui je suis à l’intérieur. » Alors, à bon entendeur, salut !
Son coach Reda ne dit pas autre chose. Et quand Reda parle de lui, on comprend mieux : « Concernant Enzo, je vois un avenir radieux. Il a peu d’expérience mais est conscient de ses forces. Très mature à son jeune âge et beaucoup de choses à se prouver. Mon enseignement est simple : une très grosse base technique pour pouvoir s’adapter à chaque opposition. Malgré le manque d’expérience il a su me faire confiance et surtout s’exprimer très intelligemment dans la cage. Il est calme et réfléchi malgré les situations difficiles. Il a fait preuve d’une grande maturité et d’une combativité exemplaire même pour les gens du haut niveau ! Il n’est pas méchant, il est smart. »
Il n’est pas méchant, il est smart. C’est sans doute la meilleure définition.
Et puis il y a Lissa, sa maman.
« Supporter ses combats, c’est l’horreur, c’est stressant », dit-elle en riant. « Pas au point de rentrer dans la cage et de donner des coups d’escarpins à son adversaire, mais c’est tout comme ! »
Elle est du monde du surf, pas des tatamis. Quand il lui a dit qu’il voulait en faire son métier, ça ne lui a pas fait plaisir du tout. « Mais je suis avec lui, car il est passionné et je lui ai toujours dit que la passion était une chose importante dans la vie. Il suit cette route, et il le fait bien. Je suis très fière de lui et qu’il ait choisi nos couleurs. »
Elle ajoute, comme toutes les mères : « Au fond de moi, j’espère que ça va lui passer. Quelle mère aime voir son fils prendre des coups ? »
Enzo est comme ça : athlète avant d’être lutteur. Ambitieux, poli, capricorne, disent ses proches. Un garçon qui a un métier, une famille, et qui a décidé de se faire mal, volontairement, par passion.
On ne sait pas où il ira. C’est trop tôt pour le dithyrambe. Mais on sait une chose : dans un sport qui aime le bruit, lui avance sans bruit. Avec le sourire dans les gants. C’est ça qui le résume le mieux. Pas le tueur en cage. Le sourire qui reste.
Enzo Faby, aime se définir et se rêver comme « Le Prince qui veut devenir Roi. » C’est une façon de représenter son ambition, sa détermination et sa volonté de continuer à progresser pour atteindre le plus haut niveau.
Et ça, ça donne envie de le suivre.

Jean Pierre Corréa