Affaire Aser : les 37 milliards envolés de l’électrification rurale, la déclaration de TAS qui accable tout un système
C’est une déclaration qui fera date dans l’histoire politico-financière du Sénégal. Le 12 juin 2026, face à la presse réunie à la Résidence Abass Sall à Dakar, M. Thierno Alassane Sall a livré un réquisitoire méthodique et glaçant sur le projet d’électrification de 1 600 localités rurales. Un dossier à 140 millions d’euros, financé par Banco Santander avec la garantie de l’État espagnol, qui vire au scandale d’État. Les mots sont pesés, les preuves brandies : des relevés bancaires transmis par la justice espagnole dans le cadre de la procédure Diligencias Previas 140/2026. Le constat est sans appel : 56 millions d’euros décaissés, des chantiers fantômes, et une fuite massive de capitaux en seulement 48 jours.
Le récit débute le 11 juin 2024. Ce jour-là, le compte de l’entreprise espagnole AEE Power EPC, titulaire du contrat, passe de 22 020 euros à plus de 56 millions d’euros, après le versement par l’État sénégalais de l’avance de démarrage et de crédits commerciaux. Mais dès le lendemain, l’argent commence à s’évaporer. En l’espace de 48 jours, plus de 46 millions d’euros quittent le compte par centaines de virements, sans aucun lien avec l’achat de matériel électrique ou le déploiement de chantiers au Sénégal. Deux ans plus tard, le solde du compte n’est plus que de 1 346 euros, d’après le député Thierno Alassane Sall.
La cartographie des flux présentée par M. Sall a de quoi sidérer. Des virements éclatés vers l’Espagne (13,6 millions d’euros), le Sénégal (10,6 millions, dont 7,7 millions pour la seule SONAC), la Chine, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Kenya, la Tunisie ou encore l’Égypte. Mais le plus troublant reste ces 8,5 millions d’euros convertis en devises sans aucun bénéficiaire identifiable, technique classique de blanchiment pour briser la traçabilité des fonds. En tout, moins de 2 % des sommes reçues (1,09 million d’euros) ont servi à payer un fournisseur chinois de câbles. Le reste s’est dissous dans les méandres de la finance internationale, sans qu’un seul poteau électrique ne soit planté.
L’affaire révèle surtout un système de garanties qui s’apparente à un trompe-l’œil. Les primes d’assurance-crédit versées à la SONAC, pour un total de 7,7 millions d’euros, ont été payées avec l’argent même de l’avance que ces garanties étaient censées sécuriser. Pire, plusieurs références de garantie ont été réglées deux fois, laissant planer le soupçon d’un double paiement frauduleux. Une « garantie de papier », dénonce M. Sall, qui prive l’État sénégalais de toute protection réelle en cas de défaillance de l’entreprise.
Mais au-delà de la mécanique financière, c’est la responsabilité des autorités sénégalaises qui est frontalement mise en cause. Selon M. Sall, Banco Santander elle-même a émis des alertes dès septembre 2024. La CESCE, l’agence espagnole de crédit-export, a suspendu les décaissements. La Cour suprême du Sénégal a évoqué des « soupçons de prévarication » en novembre 2024. Pourtant, le gouvernement est resté inerte. Pire, selon l’accusateur, l’ex-Premier ministre a publiquement nié tout scandale, évoquant de simples « retards douaniers » en mars 2026, tandis que l’ASER organisait des tournées d’inspection « de pure tromperie » pour faire croire à l’avancement du projet.
« C’est comme si un crime se déroulait sous les yeux de la police et que celle-ci, plutôt que d’arrêter le criminel, lui frayait un chemin pour s’échapper », a lancé M. Sall, pointant une « complicité consciente et délibérée » des autorités. L’allusion à des rétrocommissions de 5 milliards de francs CFA, proches des montants non tracés, ajoute une ombre supplémentaire à ce tableau déjà noir.
Pour conclure ses propos, Thierno Alassane Sall a formulé six exigences : la transparence totale sur le dossier, la convocation des dirigeants d’AEE Power par la justice sénégalaise, la coopération pleine avec la justice espagnole, la publication de l’état réel d’exécution du projet, l’établissement de toutes les responsabilités sans exception, et le gel conservatoire de tout nouveau décaissement.
Cette déclaration liminaire n’est pas seulement le récit d’un détournement massif. Elle est le procès d’un État qui, alerté à maintes reprises, aurait laissé faire, sacrifiant des milliers de villages maintenus dans l’obscurité et hypothéquant la parole publique. Pour les populations rurales qui attendent la lumière depuis des années, le verdict des relevés bancaires est plus cruel encore que l’absence d’électricité : il raconte comment leur espoir a été méthodiquement pillé.